Il est de bon ton de signaler "Treasure", 3°album des Cocteau Twins, comme leur meilleur. Ce n'est pas tout à fait erroné. En effet, c'est celui où les accents pop trouvent le juste équilibre avec les ambiances éthérées qu'affectionnent tant Robin Guthrie et Elizabeth Fraser, créateurs d'un courant musical qu'on désignera plus tard par le terme "Dream pop". En revanche, il serait injuste de ne pas élever "Victorialand" (4°opus du groupe) au rang de chef d'oeuvre sous prétexte que le trio y était redevenu un duo suite au départ du bassiste Simon Raymonde (lequel réapparaîtra dès l'opus suivant "Blue bell knoll") et que les accents pop y avaient été totalement évacués au profit des seules ambiances éthérées de sorte que "Victorialand' peut être considéré comme l'album fondateur de l'Heavenly Voices, ce genre musical où des voix féminines célestes viennent se poser sur un tissage électronica qui fera la gloire de Enya. En 1986, Robin Guthrie et Elizabeth Fraser formaient un couple à la ville et cela imprègne chaque titre de l'album. Guthrie avec sa guitare électrique tisse un réseau d'arpèges éblouissants, écrin idéal pour le chant de Liz Fraser qui n'avait jamais atteint auparavant de tels sommets de lyrisme feutré. C'est bien simple : la chanteuse ne dépassera jamais ce cap. "Victorialand" est l'aboutissement d'un chant éthéré proprement fabuleux, étourdissant de beauté. La voix en suspension s'élève à des hauteurs oniriques inédites, vrille, virevolte, plane, totalement hantée, transie d'amour. Mais cet album ne serait pas ce qu'il est sans Robin Guthrie aux commandes du son. Brian Eno s'était proposé de signer l'enregistrement, ce qui peut se comprendre quand on garde en mémoire ses travaux sonores pour Harold Budd ("The pearl", "Plateaux of mirrors") qui baignaient le piano réverbéré dans un écrin onirique extraordinaire. Sauf que Robin Guthrie a refusé de laisser le grand Eno s'occuper du son sous prétexte qu'il savait exactement comment faire résonner l'univers exquis de "Victorialand". L'écoute du disque lui donne raison tant l'espace sonore tissé par sa guitare, le tabla et le mellotron est une merveille d'amplitude. Malgré l'économie des moyens (quelques arpèges de guitare, un tabla ponctuel et une voix lyrique de soprano : on note l'absence totale de basse et de batterie), pas l'ombre d'un espace vide. L'écran sonore est investi avec un sens de l'amplitude étourdissant. Les titres s'enchaînent dans la magie totale, tous exceptionnellement habités avec, toutefois, quelques pics : Ah l'aérien Throughout the dark months of april and may ! le délicieux Little spacey ! le sublime How to bring a blush to the snow ! le décoiffant Fluffy tuffs ! Un chef d'oeuvre !!