Stendhal, dont le véritable nom est Henri Beyle, n'écrit pas sa Vie de Napoléon en esthète, ou en spectateur indifférent : la vie de l'empereur lui tient en effet d'autant plus à caeur que notre romancier lui a été lié, comme nous allons le voir.
Vie de Stendhal
Le 10 novembre 1799, Henri Beyle arrive à Paris, le lendemain du 18 brumaire : Napoléon vient de s'emparer du pouvoir. Lorsque l'on décide de l'expédition de Marengo, Beyle est nommé sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, en mai 1800. Il a alors 17 ans et s'engage dans l'armée de réserve napoléonienne pour la campagne d'Italie, chef d'aeuvre d'art militaire. En 1802, le jeune homme démissionne de l'armée par ennuie et décide d'embrasser la carrière d'auteur, mais les choses ne se passent pas comme prévu. Il se lance finalement dans le commerce en 1805, mais le caeur et le succès n'y sont pas. Son cousin Pierre Daru lui offre alors une place de fonctionnaire impérial.
En Octobre 1806, Beyle assiste à la bataille d'Iéna et à l'entrée de Napoléon dans Berlin le 26. Notre futur romancier se rend alors à Brunswick, en qualité d'élève commissaire des guerres. En 1808 il commence au petit palais de Richemont (situé à 10 minutes de Brunswick) qu'il habite en sa qualité d'intendant, une Histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il participe à la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des guerres, mais il connaît la maladie. Rentré à Paris en 1810, il occupe le poste d'auditeur au Conseil d'Etat, avant de devenir inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne.
En 1811, il part pour l'Italie à la fin août où il fera d'Angela Pietragua son amante : elle sera probablement une inspiratrice de la Duchesse Sanseverina, l'Héroïne de la Chartreuse de Parme. En septembre, il visite Bologne, Florence, Rome et Naples. Se passionnant pour l'Italie depuis la campagne militaire de 1800, il travaille à l'Histoire de la Peinture en Italie dès 1812. Néanmoins, il rejoint en août l'armée de Napoléon à Moscou où il sera témoin de l'incendie ravageant la ville. La retraite de Russie marquera pour lui une double tragédie puisqu'il y perdra le manuscrit de son Histoire de la Peinture en Italie.
Avec la défait de Napoléon et le retour des Bourbons en France, il s'exile pour la patrie de Dante en 1814 où il fait imprimer La vie de Haydn, Mozart et Métastase. En 1815, Napoléon livre à Waterloo sa dernière bataille, mais Stendhal reste en Italie. Il faut attendre 1817 pour que cette Histoire de la peinture soit éditée, tout comme Rome, Naples et Florence : ce premier ouvrage signé sous le pseudonyme de Stendhal sera son premier livre personnel, les précédents étant surtout le fruit de recherches érudites. En 1818, outragé par les Considérations sur la Révolution Française de Germaine de Staël, il écrit sa Vie de Napoléon : récit ayant pour but de donner une vision objective d'un conquérant qu'il estime supérieur à César.
Se faire juge et juré
Comme nous pouvons le voir, Stendhal écrit sa Vie de Napoléon alors qu'il n'a signé encore aucun roman, mais des travaux d'érudition et il écrit cette Vie dans un contexte bien particulier : exilé volontaire en Italie, il a été dégoutté de l'attitude de la France et choqué des propos tenus par Madame de Staël.
Sa Vie de Napoléon est toutefois l'aeuvre d'un témoin partiel des événements : Beyle n'assista pas à nombre des campagnes de l'empereur. Il ne fut pas non plus un intime. Toutefois, il manoeuvra sous ses ordres, au moins indirectement, et porta en lui l'espoir de la jeunesse et de la nation, toutes deux galvanisées par le charisme de l'autocrate et son panache militaire.
Dans sa Vie de Napoléon, celui que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Stendhal ne se pose pourtant pas en thuriféraire de Napoléon, mais plutôt en juge. En effet, gagné par les idées démocratiques, Stendhal ne supporte pas chez Napoléon sa prétention au pouvoir : pour lui, il y a deux hommes. D'un côté, le jeune général révolutionnaire de la campagne d'Italie, glorieux et romantique, au service de la Nation et l'autre, celui qui prit le pouvoir un 18 brumaire et se renferma au fur et à mesure des années en un dictateur imbu de lui-même.
Ces deux visages s'affrontent tour à tour chez Stendhal : il y a une déchirure réelle chez lui, un désespoir de ce que Napoléon n'a pas été : si encore Stendhal lui reconnaît une certaine légitimité à la prise de pouvoir (après tout la Convention faisait honte à la France), il constate avec regret l'appétit de pouvoir d'un homme n'ayant pas les capacité à jouer le rôle d'un politicien. Ceci a la notable exception de l'édification du Code civil, moment magique durant lequel Napoléon se fait juriste et démontre sa prodigieuse intelligence. Mais le reste du temps, Napoléon est un cocu de la politique. En mauvais gestionnaire de l'Etat, il donne les rênes du pouvoir à des hommes ne le méritant pas, s'entourant de ministres travailleurs, mais peureux et des généraux zélés tout entier dévoués à le reconnaître comme le maître.
« Il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit (...) » - Napoléon Ier
Le génie de Napoléon se trouve en réalité dans le fait militaire et sa volonté de repousser les limites du possible. Cette idée s'exprime de manière fort confuse chez Stendhal, mais force est de constater qu'il y a manifestement chez lui l'idée d'une métaphysique du fait militaire : il voit l'épée non pas comme une arme, mais comme un instrument de libération des peuples. Napoléon a été grand lorsque par son armée il a libéré l'Italie, l'Espagne (les troubles et violences du pays ibérique sont conjointement dus pour lui à la mauvais gestion politique de Napoléon et à la médiocrité du peuple espagnol) et sécurisé les frontières de son pays... Stendhal n'envisage pas la figure de l'Empereur comme celle d'un européen, mais plutôt comme celle d'un nationaliste : il a du sang de Français dans ses veines et le génie français ne peut être arrêté. Napoléon a été un libérateur du genre humain car il a tranché le lien reliant la France à la vieille féodalité. Mais, dans le même temps, son goût pour l'apparat, la cour, et les couronnes ont fait de lui un faible qui a cherché à conserver les couronnes européennes là où il aurait du apporter la Révolution, génératrice de liberté.
Napoléon, chez Stendhal a la dimension d'un père dont le fils fait le procès. C'est en effet en enfant que Stendhal juge celui qu'il assimile à un père (celui de la Nation et le sien, symbolique) : ce droit de regard et d'inventaire sur l'épopée napoléonienne souffre, curieusement, d'un manque certain de relecture et de travail de la part de Stendhal : faut-il imputer ces faiblesses à cette position du fils qu'occupe Stendhal ? En effet, on n'a pas la sensation de lire une Vie destinée à la publication, mais plutôt un Journal brouillon, imprécis, et parfois vraiment ennuyeux. Certaines notes de bas de page sont ainsi incomplètes, et lui-même, ses commentaires en marge l'attestent, reconnaît un manque de force sur certains développements. Stendhal écrit en fait avec « une rage d'enfant », pour reprendre le beau titre de l'autobiographie d'André Glucksmann.
Si la rage, la colère et la haine aveuglent, Stendhal a su néanmoins éviter l'écueil du règlement de compte. Mais il est sûr que la dimension hantée, colérique et pleine de regrets de son texte a quelque chose de finalement touchant : Stendhal a compris de qui il parlait ; il a mesuré les erreurs de son « papa » ; il nous les fait connaître, mais pas crûment ; il tente de le protéger, maladroitement. Comme nombre d'enfants aimant leur père, il n'arrive pas à lui pardonner son amour.