Vie du lettré est une expérience de lecture, une lecture qui initie à la vie lettrée. C'est un livre dédié aux maîtres. En fait, William Marx a l'élégance et l'humilité de réassumer ici le statut du disciple pour qu'il puisse ainsi nous initier, nous, en partageant, depuis une position d'égalité, l'aventure spirituelle, et réelle, la dignité surtout, de la vie du lettré. La tonalité, tantôt cordiale, tantôt rituelle, se veut impersonnelle (un véritable exercice de style), la formulation - simple, diaphane ; et pourtant ces pages dégagent une force indéniable. Le livre de William Marx est une autorité à laquelle on se soumet à son insu ; elle vient de soi ; et on est content qu'elle soit venue.
C'est aussi un livre écrit sous l'empire, sinon d'une urgence imminente (qu'on ressent dans certaines phrases haletantes, rythmées ou entrecoupées par des virgules), alors d'une certaine angoisse, plus ou moins avouée, que le lettré contemporain ressent devant la culture de l'entertainment et du visuel facile qui inondent notre quotidien. L'auteur essaie de sauver sur l'arche de ce livre quelques espèces exemplaires de lettrés, depuis l'aube de la civilisation. On a donc en mains une histoire, voire une archéologie, des coutumes lettrées depuis plus de deux millénaires ; l'érudition impressionne, mais elle n'est jamais ostentatoire: pour faire, par exemple, une affirmation aussi innocente que "Hegel avait le ventre plus kantien que la tête", il faut en effet s'appuyer sur des lectures rigoureuses. C'est donc un autre regard, tout aussi réaliste que subtil, sur l'existence du lettré, avec son côté sublime, mais aussi avec ses coulisses et ses faiblesses. Car dans une vie de lettré telle celle décrite par William Marx il n y a pas seulement des Grâces et des Muses ; on rencontre aussi des maux de dos ou de membres qui sont restés trop longtemps immobiles à la table de travail, des indigestions dues aux négligences ou aux oublies de soi, des insomnies, des mélancolies. Dans l'acception de William Marx, le lettré a un office à la hauteur duquel il faut toujours essayer de s'élever, sans pour cela devenir moins humain.
Il y a, dans un dialogue de Platon, ces deux répliques que Vie du lettré semble réitérer tout au long de la lecture, sans donner véritablement raison à aucun des deux protagonistes :
PHILE'BE : Tu élèves bien haut ta déesse, Socrate !
SOCRATE : Comme toi la tienne, camarade. Il nous faut cependant répondre à la question.
La beauté du livre de William Marx est, entre autres, qu'il évite de "répondre à la question", ou plutôt il nous laisse le faire nous-mêmes. Car y a-t-il vraiment "une réponse" ? ou, plutôt, seulement un triomphe (de l'intellect, la "déesse" que Socrate réussit à imposer devant ses interlocuteurs, Protarque et Philèbe, partisans des plaisirs immédiats de la vie) - un triomphe qui, à la longue, ne gagne pas véritablement "la guerre". Nous restons tous et toujours des "champs de bataille", il faut seulement savoir la mener avec grâce - la même à laquelle Socrate lui-même n'a pas eu finalement le droit ; sa mort en dit beaucoup à ce propos.
Vie du lettré de William Marx ne postule pas le monopole absolu de l'intellect, Socrate ne le faisait d'ailleurs non plus : dans Philèbe, l'intellect est en effet érigé en premier entre les plaisirs, il est aussi le plus sage, le plus divinement créateur, mais il n'est pas le seul agréé par les dieux olympiens - ni par les hommes qui y lèvent leurs regards. Chez William Marx, la vie - du lettré - et ses saveurs nous entourent de toutes parts, elle y invite au dialogue, et à la grâce.