La vie mode d'emploi-/G.Perec
C'est un opus bien étrange auquel Perec nous convie . La lecture de ce livre à nul autre pareil va de l'absolument hilarant au plus sérieux. L'abord de ce livre n'est pas évident, mais au fil des pages, je me suis pris au jeu et je n'ai pas boudé mon plaisir. Nonobstant, il ne convient pas de lire cet ouvrage comme un roman facile car il demande une bonne mémoire pour se souvenir de la relation existant entre les différents personnages qui sont extrêmement nombreux et surtout qui ont vécu à des époques successives. C'est une véritable toile d'araignée que tisse Perec entre les différents protagonistes à travers le temps et l'espace. Un chef-d'œuvre de précision qui demande une attention soutenue .
Une frénésie de descriptions minutieuses en tout genre frisant la maniaquerie, en cascade avec emboîtement et superposition , l'une appelant l'autre faisant que l'auteur décrit sa description en quelque sorte. Une kyrielle d'énumérations jubilatoires jusqu'au fou rire. Un inventaire exhaustif tel un gigantesque catalogue teinté d'une méticuleuse enquête sociologique .Perec voue un véritable culte aux objets, de préférence les plus bizarres. Tableaux, gravures et photos omniprésents et de toutes sortes sont dépeints avec exaltation et enthousiasme. Quelle imagination, mais aussi quel sens de l'observation ! Quel délire ! Sublime ! Perec nous fait vivre une galerie impressionnante de personnages extravagants et pittoresques aux aventures délirantes, souvent burlesques, parfois tragiques. La fréquente et judicieuse utilisation du présent de l'indicatif donne du rythme au récit et notamment aux parties descriptives.
L'histoire du trapéziste et de Rohrschash au chapitre XIII est grandiose. Puis c'est une succession de brèves histoires insolites et même souvent extraordinaires contées de manière concise dont on se demande où l'auteur est allé les chercher . Et subitement l'une prend tout de même quinze pages pour offrir son dénouement après nous avoir tenu en haleine, celle d'Élisabeth de Beaumont. Je donnerai une place spéciale à l'histoire désopilante de Bartlebooth passant une grande partie de sa vie à peindre des aquarelles que Winckler transformera en puzzles. Et là toute une exégèse exhilarante et une philosophie étrange et insoupçonnée de l'art du puzzle nous est contée par Perec en un style inénarrable. Un grand moment dans le monde de l'absurde et du burlesque.
Tout au long du récit, on sent que Perec, obnubilé par la crainte d'oublier quelque chose, ne laisse jamais rien au hasard : tout est structuré, étudié minutieusement, bien à sa place comme les pièces d'un immense puzzle. Il apparaît pour ceux qui veulent en savoir plus que l'ordre de description des appartements obéit à la polygraphie du cavalier aux échecs : cela montre bien que cet ouvrage considérable obéit à des contraintes multiples dont celle sus-citée n'est qu'un élément.
Perec disait que ses livres « balisaient un espace ». Il épingle absolument l'espace sur la page qu'il écrit tout au long de ce chef d'œuvre, tel un entomologiste.