Une femme poursuit un homme dans la nuit. Elle le découvre avec une autre femme. Au même moment, un ancien camarade de classe, perdu de vue depuis une quarantaine d'années, la surprend...
A priori on pourrait avoir là tous les ingrédients d'un bon roman de gare propre à nourrir une insipide série américaine, mais l'auteur, loin de tout cela, nous entraîne sans cesse d'inattendu en surprise, de désamour en amour. Pour mieux apprécier le récit, il convient donc de n'en pas trop dire, mais on peut néanmoins dessiner le personnage principal, Ann, qu'un narrateur, qui ne se dévoile que très tardivement, nous montre passionné, troublé, contrasté, capable de choix radicaux allant jusqu'à tenter de se détruire socialement pour mieux renaître à une vie que l'on se choisit et que l'on croit pouvoir maîtriser.
La musique s'érige en véritable fil rouge du roman. Tout comme Ann vit de ses compositions et transcriptions, les personnages semblent chacun tenir une ligne de ce qui pourrait s'apparenter à une symphonie parfois concertante, mais toujours inachevée. Les voix se mêlent et se croisent et n'ont que faire des règles académiques. Les couples se forment, se détachent, se croisent, parlent d'amitié ou d'amour, ne regardent pas le sexe de l'être aimé, mais cherchent une forme de bonheur qui n'a de cesse d'échapper à ceux qui veulent l'enfermer.
De la même manière, la mer se retrouve toujours face aux personnages, des bourrasques de l'Atlantique breton aux couleurs de la mer Tyrrhénienne. Le lecteur se laisse emporter par les mouvements imprévisibles des vagues, cherche à les retrouver dans une musique qu'Ann veut plus libre, libérée de la servitude de tout instrument lors de sa composition, et qui cherche à retranscrire une intensité et une réalité humaines toujours plus complexes que ce que l'on parvient à écrire.
C'est là sans doute l'une des gageures de Pascal Quignard : s'il parle de création musicale cherchant à traduire le chant profond et ineffable des êtres, son roman s'attache à retranscrire à sa manière, grâce à la création littéraire, une part de l'indicible des relations humaines.