6° film de l'angoissé et colérique, mais surtout attentif et engagé Claude Sautet en 74, adapté d'un roman de Claude Néron ('La grande marrade'), un romancier que Sautet admirait et qui devint son ami (auteur de 'Max et les ferrailleurs', il aida également à l'adapter et travailla aussi sur 'Mado', notamment), avec la complicité de l'immense Jean-Loup Dabadie, musique de Philippe Sarde, 'Vincent' donna naissance à un nouveau genre cinématographique en France, en l'occurrence le film choral, dont le succès ne s'est jamais démenti, à tel point qu'à l'heure actuelle ce genre est l'un des plus prolifiques du cinéma hexagonal.
Film-témoin de l'échec de la petite bourgeoisie née des 'Trente Glorieuses' (les années d'après-guerre), qui avaient permis à des jeunes de gauche pleins de bonne volonté de réussir socialement parlant, mais en laissant souvent loin derrière eux leurs aspirations communistes, 'Vincent' a marqué les années 70 et est devenu le plus grand succès public de Sautet.
Celui-ci avait voulu monter le film autour de Serge Reggiani, mais comme le célèbre acteur-chanteur n'était plus 'bankable' à ce moment-là, ses producteurs l'obligèrent à le faire autour d'Yves Montand, également chanteur et acteur, mais lui alors au sommet de sa carrière. Avec Michel Piccoli, le double cinématographique de Sautet, les trois acteurs d'origine italienne devinrent devant les caméras de Jean Boffety, Vincent-Yves Montand, François-Michel Piccoli et Paul-Serge Reggiani, des petits bourgeois malheureux qui avaient raté leur vie d'adulte et que le premier choc pétrolier et la crise qui en est née ébranlèrent très sérieusement dans leurs certitudes machistes.
'Vincent' est un film d'hommes, mais derrière les hommes, il y a les femmes, qui commençaient alors seulement de s'émanciper, et qui étaient bien les seules à faire preuve de courage face à ces êtres sur le point de chavirer qui leur tenaient lieu de compagnons : bien installés, en apparence, dans leurs existences, ceux-ci semblent forts, mais sont surtout lâches, trop sûrs d'eux, orgueilleux, en fait des hommes en fuite qui se fuient avant tout eux-mêmes.
Et les femmes, ce sont Stéphane Audran (l'encore épouse de Montand, bien que séparée de celui-ci, mais qui veut maintenant divorcer et partir pour l'étranger), la très belle Ludmilla Mikaël (son actuelle compagne qui le quitte parce qu'il ne s'occupe pas bien d'elle), Marie Dubois (l'épouse infidèle de Piccoli qui le quittera pour Umberto Orsini), Antonella Lualdi (la femme de Reggiani, la seule à ne pas avoir à trop se plaindre de son mari d'écrivain, victime du syndrome de la page blanche et obligé du coup d'accepter de menus travaux d'écriture pour faire vivre leur ménage), Catherine Allégret (la petite amie de l'ouvrier et boxeur alors encore filiforme Gérard Depardieu, l'employé et ami de Montand) et Myriam Boyer, toute jeune et méconnaissable. Ce sont elles qui vont faire bouger ces messieurs et plus spécialement le patron de PME lourdement endetté que joue Yves Montand et le médecin que joue Michel Piccoli, un médecin 'du monde' qui avait rêvé de soigner les pauvres dans son dispensaire et qui soigne finalement les riches dans sa clinique privée des quartiers chics de Paris.
Le film a les rides qu'ont désormais les déjà lointaines années 70, mais demeure un témoignage exceptionnel d'une époque définitivement révolue : celle des illusions que la réalité d'aujourd'hui ne nous permet même plus d'avoir ! Alors allez-y et retrouvez-les dans les bistrots enfumés chers à Claude Sautet (lui-même fils de bistrotier, d'où) et buvez un coup avec eux à notre santé désormais bien chancelante : les 'Trente Glorieuses' sont bien finies et aujourd'hui le parfum de l'époque a quelques relents définitivement désagréables !