Léonard était penché sur le visage de Virginia, fragile, hanté par la folie : le visage de sa femme. Depuis leur mariage - la date était brodée à l'intérieur de sa veste : 10 août 1912 - il n'avait jamais cessé de veiller sur elle. En cingalais, en tamoul, en langage chiffré de peur d'être lu, Léonard jalonnait son journal de ce leitmotiv : «Virginia tourmentée. Grand tracas. Très mauvaise nuit.»
Il souffrait quand elle souffrait, impuissant devant le spectacle de sa démence. Il voyait ses jambes se raidir, son visage se froisser. Il entendait ses cris, ses crachats, ses grossièretés hurlées par intermittence. Quel diable prenait possession de Virginia ?
Léonard caressa doucement le front moite d'un geste large et puissant, de l'intérieur vers l'extérieur, comme celui d'un exorciste chassant les démons.
- Voilà, voilà, murmura-t-il.
- C'a été long ?
Il appuya un linge blanc imbibé d'eau vinaigrée sur ses tempes.
- Cela a commencé par une très forte migraine.
- C'est terminé maintenant.
- Oui, terminé, dit-elle en ouvrant les yeux.
Elle tira Léonard par la cravate afin de rapprocher son visage du sien. Un sourire se dessinait sur ses lèvres mais les marques de la folie avaient été si lentes à s'effacer qu'elles réapparaissaient par intermittence. L'oeil était vif à présent, l'élocution plus ample, moins saccadée. Aux côtés de Léonard elle reprenait possession d'elle-même. Les médecins qui l'envoyaient au lit avec un grand verre de lait chaud n'avaient rien compris à sa pathologie. Le lait n'était peut-être qu'un placebo, mais il offrait à Léonard cette impression de la nourrir qui n'était point désagréable. La chair douloureuse de sa femme, son imagination perdue au plus noir et au plus profond des océans, était pour lui une souffrance, mais également un lien aussi fort que l'amour physique.
C'était un moment très intense celui où Virginia retrouvait son corps, son esprit, où elle revenait à elle-même. Après une longue bataille, elle et elle enfin réconciliées.
Avec l'impression de s'éveiller d'un long cauchemar, elle redécouvrait le radiateur à gaz, le papier peint jauni par les années, les livres sur les étagères en contreplaqué et cette pièce modeste et sévère lui paraissait soudain harmonieuse, c'était toujours ainsi quand elle revenait des ténèbres. L'extérieur aussi s'apaisait. Elle remarqua un amas de feuilles gisant autour de son lit. Affolée, elle demanda à Léonard :
- Tu as lu ?
- Tu sais bien que je ne lis jamais sans ta permission.