Voici un film que Luis Bunuel tourne en Espagne, à la demande de son producteur mexicain, après une décennie d'exil au Mexique.
Il est présenté au festival de Cannes en 1963 où il rafle la palme, haut la main.
L'ouvrage déclenche un véritable scandale ; il est interdit en Espagne où la censure de Franco n'en avait pourtant pas interrompu le tournage.
Ce film, vieux de plus de quarante ans, suscite encore chez le spectateur d'aujourd'hui, des frissons devant l'insolence, la provocation dont il fait preuve. Il s'attaque à des tabous de la société espagnole d'alors : l'église, la foi, l'ordre social.
Songeons au degré de courage qu'il fallait de la part de son auteur pour oser un tel camouflet sous le régime franquiste...
Le point de départ du film est un fantasme ou une provocation de Bunuel fondés sur un rêve : il se voyait une nuit durant, dans la chambre de la reine d'Espagne - rien de moins -, en train d'abuser d'elle... Tout un programme.
Le scénario est donc basé sur l'histoire d'une novice qui renonce à ses voeux pour aller s'occuper d'un vieil oncle lubrique. La nonne prend la direction du domaine et reçoit chez elle une bande d'indigents qu'elle a rencontrés sur son chemin. En pratique, elle va goberger une clique de minables qui n'auront qu'une idée en tête : la gruger, et même pire. Le mythe de la foncière bonté du genre humain est sérieusement écorné.
Bunuel s'appuie sur de merveilleux acteurs : Silvia Pinal en belle novice, pas si ingénue qu'elle n'en a l'air. Fernando Rey, à son habitude, est royal dans ce rôle de gentilhomme fermier sur le retour, en proie à de coupables sentiments vis à vis de sa trop jolie nièce. La bande d'obscurs loqueteux, sales, édentés, nous conduit à la cour des miracles.
Bunuel atteint un degré peu commun dans le genre iconoclaste. Pour la bonne bouche, on s'attardera sur la Cène, revisitée par les loquedus. Toutes ces belles choses bénéficient d'une illustration musicale qui en majore encore l'ironie et le décalage : le très jubilatoire Allelujah du Messie de Haendel, et le Requiem de Mozart.
Ce film baroque et flamboyant nous rappelle que Luis Bunuel est aussi un fils spirituel de Goya et qu'il demeure un des grands maîtres du 7ème art.