«
Viva Hate est un album traumatisant. En l’écoutant, des gens ont dû penser que j’avais sombré dans une folie complète » (Morrissey, 1991). De la folie, il y en a assurément dans
Viva Hate. Le fait de sortir un premier album solo six mois seulement après la séparation d’un groupe aussi adulé que les Smiths, la volonté d’afficher des choix artistiques et sonores aussi typés que différents de ceux du groupe défunt (son compact et léché, omniprésence du quatuor à cordes, interventions intempestives – et parfois proches de la dissonnance – de la guitare de Viny Reilly...) : une telle fuite en avant pourrait facilement être assimilée à un suicide artistique en bonne et dûe forme.
Pourtant,
Viva Hate est bien l’oeuvre d’un artiste en pleine possession de ses moyens ; amer, certes (le titre acrimonieux, la présence de certains morceaux («
I don’t mind if you forget me », clairement adressés à Johnny Marr...), mais également regénéré par les blessures qu’il vient de subir.
Capable de passer avec un égal talent d’une courte complainte romantique et suicidaire sur fond de cordes sèches et tranchantes («
Angel, angel, down we go together »), à un long rêve éveillé énumérant avec délicatesse et humour une série de souvenirs mi-vécus, mi-fantasmés («
Late night, Maudlin Street »), Morrissey intrigue, enchante, effraie et ravit, à travers des textes toujours aussi imparables, magnifiquement portés par les mélodies et les arrangements de Stephen Street – dont le talent est bien plus évident ici que dans son travail en tant que producteur des Smiths.
Les esprits chagrins se plaindront du fait que la deuxième moitié du disque comprend quelques morceaux assez faibles («
Break up the family », «
Dial-a-cliché », «
The ordinary boys ») ; on se contentera de répondre que
Viva Hate contient également l’une des plus belles chansons écrites par Morrissey («
Everyday is like Sunday ») – chanson qui, à elle seule, justifie l’existence d’un disque qui ne se contente pas de survivre aux Smiths, mais qui lui donne également une descendance tout à fait digne et passionnante.
Thibaut Losson - Copyright 2013 Music Story