Le 6 Mars 2010, Mark Linkous se tire un coup de fusils dans le coeur. Une incapacité de vivre, une dépression chronique qui malgré tout le respect et l'admiration qui lui était portés par certains des plus grands, Tom Waits, Radiohead et PJ Harvey en tête, à finit par le rattraper à 47 ans. Un artiste hors du commun, réfugié dans une petite ferme de Virginie, où il concoctait lui-même son étrange mélange de folk, de country et de mélodies noyées dans le fuzz et le bruitisme. Un artisan surtout, minutieux, attentif au moindre détail, qui bien que travaillant dans une économie lo-fi, produisait un son d'une richesse se dévoilant au fur et à mesure des écoutes. Et un goût pour le paradoxe, pour l'ambivalence, une oscillation permanente entre les ténèbres et la lumière, entre la simplicité de son americana authentique et l'expérimentation le plus hardue, entre la douceur mélancolique et parfois douloureuse de ses sublimes ballades et une pop noisy, rythmée et entraînante. Tout est dit dans le titre de "Sad & Beautiful World", triste et beau à la fois, magnifique et insoutenable. Des paroles portées vers la lumière, célébrant la beauté du monde et de la vie, sur des accords folk squelettiques et des sonorités country triste à vous faire saigner le coeur. Linkous se cachait systématiquement, sa petite voix fragile étranglée presque jusqu'à l'extinction, bouleversants "Homecoming Queen", "Spirit Ditch", et passée dans des filtres la rendant encore plus lointaine. Parfois plus franche et directe la voix, chantant des images poétiques et rurales, "Cow" et sa ritournelle de banjo hypnotique, " Most Beautiful Widow in Town", déclaration d'amour à une jeune veuve, "Heart of Darkness", aveux apaisés de son propre mal-être sur fond de superbe de pedal steel guitar languide. Et en opposition, des morceaux rock abrasifs qui raclent les oreilles, aux mélodies pop évidentes salies par les saturations, le voix noyée dans les distortions, "Hammering the Cramps", "Tears on Fresh Fruit". Et le fabuleux "Someday I Will Treat You Good", pop noisy parfaite, tube en puissance que Linkous renâcle un peu à balancer tel quel. Refus de la facilité, refus de la complaisance, Linkous ponctue son album au titre imprononçable d'intermèdes étranges, de bruits un peu cauchemardesques, un peu grotesque, comme une angoisse qui remonte à la surface, "Little Bastard Choo Choo", "Ballad of a Cold Lost Marble", expérimentations bricolos compliquant l'écoute, perdant l'auditeur dans les dédales du cerveau bipolaire de Linkous. "Gasoline Horsey", pour en finir, comme un vieux chanteur de country entendu au détour d'une radio pourrie, dans une voiture roulant dans la campagne de Virginie. Tout était là dès le début, tout était en Mark Linkous, y compris cette douleur, cet inconvénient d'être né qui ne lui permettra jamais, malgré un amour évident pour la vie qu'il passera dans sa musique, de pouvoir tenir debout.