La résurrection de cette oeuvre mal aimée, puis oubliée, est une véritable révélation : contrairement à de nombreux opéra baroques, elle est bâtie sur un livret d'une qualité dramatique exceptionnelle, dont on s'étonne que certains critiques l'aient méconnue.
Comme chez Haendel, les meilleurs livrets tissent une combinaison de ressorts amoureux et politiques, où s'entrecroisent ambition, jalousie, malentendus, diplomatie, trahison, raison d'Etat... Ici, le librettiste Apostolo Zeno a réussi l'exploit de nous tenir en haleine jusqu'au bout de trois heures quarante, avec de longs récitatifs qui n'en sont pas moins passionnants. Un autre atout de ce livret est l'équilibre entre les personnages, qui sont tous importants.
La direction de Sardelli est, mieux encore que dans sa belle "Arsilda", vive et contrastée : quoi qu'il en dise lui-même, il est, malgré ses scrupules de modération, plus proche de la fougue d'un Spinosi que de la retenue d'un Alan Curtis, ce qui est infiniment préférable s'agissant de Vivaldi.
Quant à la distribution, elle est de très haut niveau. Avec d'abord un trio de mezzos d'élite : Vivica Genaux (qui n'est pas soprano, comme l'indique à tort la notice) est un Teodosio noble, à la vocalité franche et puissante, tout juste un peu nasal dans les récitatifs.
Romina Basso est un Varane passionné qui caracole avec légèreté dans les vocalises de "Parto, che so" (III.3), même si elle manque de graves dans le fameux "Nel profondo" (II.2).
Guillemette Laurens, la plus remarquable des trois, est la trop sage Pulcheria : si elle manque de puissance dans "Sorge l'irato", elle se rattrape dans "Più non vuo (III.8), et elle est magnifique de souplesse et d'expressivité dans ses trois autres airs.
Le rôle de Marziano est tenu par la contralto Nathalie Stutzmann, dont le timbre profond fait merveille dans le magique "Cor mio che prigion sei" (III.8) sur fond de basson mêlés aux pizzicati.
Le rôle-titre est tenu par la soprano Sandrine Piau, un peu moins chez elle que dans Haendel et peut-être un peu bridée dans son ornementation par la volonté de Sardelli, mais ses beaux aigus incarnent l'innocence-même.
Les moins convaincants sont les deux ténors : en Leontino, le philosophe pessimiste, Paul Agnew est visiblement égaré hors de son répertoire, perdu entre des vocalises très approximatives et des coups de glotte explosives. Et en Probo, le traître, Stefano Ferrari, malgré une bonne technique, détonne par son ton sautillant de quasi comédie, alors que son rôle n'a rien de bouffon.
Mais on aura compris que ces légères réserves n'entament en rien notre enthousiasme pour cette excellente production !