"Bajazet" est une oeuvre des plus composites : la recette du "pasticcio" de Vivaldi mélange d'anciens et de nouveaux airs de son cru, ainsi que des airs d'autres compositeurs, choisis souvent pour leur style napolitain à la mode.
Le livret, qui est le même que celui de Haendel pour son "Tamerlano", sauf le rôle d'Idaspe, joue sur les conflits de l'amour et du pouvoir, de l'orgueil et du dépit amoureux dans un huis clos assez racinien, qui finit plus tragiquement qu'à l'ordinaire du "dramma per musica".
Grâce à des récitatifs étonnamment concis, entièrement de Vivaldi, l'intérêt reste soutenu, et la musique est constamment excellente. La direction de Fabio Biondi est vigoureuse, précise, sans afféterie, et le chef obtient de son orchestre un engagement remarquable, toujours en osmose avec les chanteurs, bien servis par une prise de son idéalement proche et fidèle aux timbres. En bonus, un dvd de trente minutes donne une idée captivante de leur travail commun, malgré les artifices du montage, qui peut les faire changer de costume au milieu d'un air !
Parmi les interprètes, trois se détachent nettement : dans le rôle-titre, le baryton Ildebrando D'Arcangelo est enthousiasmant de puissance maitrisée ; dans celui d'Andronico, la soprano Elina Garanca est admirable d'égalité de couleur du haut en bas du large ambitus de tessiture exigé (légèreté dans la vigueur du beau "Spesso tra vaghe rose", III.4); et en Irene la mezzo Vivica Genaux émerveille par sa technique brillante dans le très redoutable "Qual guerriero" (I.9).
Les trois autres chanteurs ne déméritent pas, mais l'Asteria de la contralto Marijana Mijanovic a un timbre viril qui surprend (alors que chez Haendel le rôle est confié à une soprano), - après tout le personnage est très fier -, et surtout elle a des chutes de soutien et des reprises de souffle fréquentes qui rendent son chant trop fébrile et instable ; En Idaspe, Patrizia Ciofi séduit d'abord par de beaux aigus, qui se serrent malheureusement dans son second air ("Anche il mar", II.2) ; enfin, la distribution du rôle de Tamerlano à un contreténor de la légèreté de David Daniels semble discutable : la voix angélique du tyran sanguinaire est-elle crédible face à la voix virile de la jeune Asteria ?
A part ces réserves, cette première de "Bajazet", qui dure à peine deux heures trente en deux CD seulement, mérite tous les éloges.