Comme dans ses autres opéras tardifs, Vivaldi est soucieux avec "Griselda" de ressaisir un public qui a tendance à s'éloigner vers les facilités du nouveau style "galant" napolitain. Il fait donc la part du feu, et truffe son oeuvre d'airs propres à séduire les amateurs d'airs extravagants et superficiels. Mais il n'est pas sûr qu'il ait choisi le livret idéal pour ce genre de projet : l'histoire de Griselda, qui vient du "Décaméron", schématisée hors de son contexte littéraire, fournit une intrigue mélodramatique assez perverse, où le couple principal rivalise de cruauté morale quasi-sado-masochiste, et où le pathétique est parfois contredit par la frivolité de la musique, comme dans "Son infelice" (III.4), où la malheureuse Griselda se lamente sur un air de flons-flons.
Heureusement, Spinosi sait utiliser son orchestre pour mettre en relief tous les affects sans lesquels la virtuosité des chanteurs serait gratuite et fastidieuse : écoutez les cordes évoquer le vol de l'hirondelle dans "La rondinella" (II.1), et la légèreté de l'entrée de l'orchestre dans "Che legge tiranna" (II.7). Notons aussi que les da capo ont été ornementés par Damien Colas avec un goût parfait.
Du plateau se détachent nettement les deux sopranos : contrairement à ce qu'on pouvait craindre, Simone Kermès, dans les airs invraisemblablement difficiles du rôle d'Ottone ("Scocca dardi", II.6, "Dopo un orrida procella", III.6) ne cède à aucune des ses affèteries coutumières, et se joue des sauts d'intervalles et des vocalises avec une aisance confondante. De même, Veronica Cangemi sait rester légère dans le redoutable "Agitata da due venti" (II.2) autant qu'elle est émouvante dans le doux "Ombre vane" (III.5).
Plus discrètement, les deux contreténors donnent toute satisfaction : Philippe Jaroussky est un Roberto au timbre séduisant ("Che legge tiranna", II.7), et le jeune Iestyn Davies fait des débuts prometteurs en Corrado ("La rondinella", II.1).
En Gualtiero, le ténor Stefano Ferrari fait preuve d'une belle maîtrise technique ("Se ria procella", I.3), mais on regrettera certain accents forcés fâcheusement véristes. Reste le cas de la contralto Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre : une fois de plus, sa fébrilité agitée et soupirante, son irrégularité d'émission et de couleur obèrent sérieusement la séduction de son chant : en mettant une intention dans chaque note, elle oublie que l'orchestre est là pour ça.
Ajoutons que la prise de son est un peu trop lointaine, et que la traduction du livret est satisfaisante.
Au total, une belle réalisation.