"Tito Manlio" est un opéra très riche, en personnages (pas moins de huit), et en musique : Vivaldi semble avoir pris un soin particulier à composer des airs originaux et à les accompagner d'une instrumentation variée. Le livret, héroïque, est très cornélien puisqu'il tourne autour de la surenchère d'honneur, de courage, de vengeance, et d'amour entre un père, son fils, sa fille, et sa future belle-fille, tous psycho-rigides jusqu'au dernier moment, mais n'exclut pas certaines audaces scabreuses : le père envisageant tout naturellement d'épouser la promise de son fils après avoir fait exécuter celui-ci ! Toutefois, une faiblesse de l'intrigue est l'absence de justification au report de l'exécution de Manlio, interminablement différée tout le long des deux derniers actes sans autre justification que de ménager le « suspense » jusqu'au dernier moment.
Pour sa première expérience de direction d'un opéra de Vivaldi, Ottavio Dantone a produit un travail très soigné et très réfléchi : face à un livret aussi austère, il a judicieusement fait de nombreuses coupures dans les récitatifs, tout en les rendant vivants par une grande attention à l'instrumentation du continuo. De même, il a fait le bon choix en modérant l'aspect comique du seul et insolite personnage buffo, Lindo, surtout que son intervention survient parfois juste après les passages les plus pathétiques (acte III scènes 3 et 4).
Quant au plateau, bien que nombreux, il est assez homogène. Le couple principal est parfaitement assorti : comme l'a voulu Vivaldi, Manlio est une soprano, et Karina Gauvin assume le rôle avec une virile résolution, mais aussi avec des suavités émouvantes dans l'acte III (air du sommeil, III.1, "Ti lascerei" III.9) ; son amante Servilia est la mezzo Ann Hallenberg, toujours égale dans la tendresse (Tu dormi, III.1), et leur duo "Non mi vuo con te" (III.3) est bouleversant.
En Vitellia, les défauts habituels de la mezzo Marijana Mijanovic (vibrato instable jusqu'au chevrotement dans "Di verde ulivo", I.10), se dissipent heureusement dans les deux derniers actes. Les deux autres mezzo sont honnêtes, même si Barbara di Castri (Decio) s'en tire mieux ("No che non morira", II.13) que Debora Beronesi (Lucio), à la voix un peu étroite, et aux vocalises laborieuses dans le terrible air de bravoure "Fra le procelle" (II.17).
Les deux barytons-basses sont fort satisfaisants : dans le rôle de Tito, le père cruel, Nicola Ulivieri séduit par ses beaux graves, quoiqu'il manque souvent de la véhémence requise (vocalises un peu molles de "No che non vedra Roma", III.6), et dans celui de Lindo Christian Senn profite des prescriptions de sobriété du chef pour mettre en valeur sa belle couleur et sa technique sans faille. Enfin, le tenor Mark Milhofer assume vaillamment le court rôle du belliqueux Gemino.
On voit combien il y a peu de réserves à faire sur cette belle réalisation, qui révèle en Ottavio Dantone un talentueux chef d'opéra.