C'est avec "Orlando furioso" que nous fûmes initiés à l'opéra vivaldien en 1977 par le disque de Claudio Scimone avec Marilyn Horne, avec les limites musicologiques de l'époque. Ce coffret de Spinosi en est la revisitation très attendue , avec un plateau de haut niveau, dont se détache d'abord un trio impeccable : la soprano Veronica Cangemi, Angelica très engagée ("Tu sei degl'occhi miei", I.8) et au legato très expressif ("Chiara al pari", II.6), le contreténor Philippe Jarousski, Ruggiero suave et poétique à souhait ("Sol da te", I.11), et la mezzo Ann Hallenberg, Bradamante imperturbable dans les vocalises difficiles de "Io son ne'lacci" (III.6).
En Medoro, la mezzo Blandine Staskiewicz est une bonne surprise, légère et naturelle dans "Rompo i ceppi" (I.9), malgré des aigus un peu forcés dans ses deux autres airs.
Les deux rôles principaux sont tenus plus inégalement : la mezzo Jennifer Larmore est une Alcina à la fois puissante et féminine, âpre de timbre, mais parfois instable d'émission. Surtout, la contralto Marie-Nicole Lemieux est un Orlando décevant : si elle surpasse nettement Marilyn Horne en expressivité dans "Sorge l'irato" (II.4), c'est loin d'être le cas dans le célèbre "Nel profondo" (I.5), où elle manque de souffle, de puissance, et de netteté dans les vocalises.
Quant au baryton-basse Lorenzo Regazzo, il campe un Astolfo à la voix de barbon, lourde et plus mûre que son âge.
A la baguette, Spinosi est tel qu'en lui-même : vif, contrasté, soucieux d'animer le continuo (tenues de contrebasse, effets d'orage...), et son orchestre irréprochable (mention spéciale à la flûte de Jean-marc Goujon dans "Sol da te").
Pourtant, risquons un aveu sacrilège : malgré la belle musique des deux premiers actes, cet opéra n'est pas notre préféré de Vivaldi, pour trois raisons qui tiennent au livret de Braccioli : d'une part il a conservé le style gongoriste ampoulé du poème de l'Arioste, abusant des métaphores et des tournures précieuses qui alourdissent et ralentissent les récitatifs. D'autre part, ce livret trop riche pèche par excès d'ambition : en voulant mêler l'histoire d'Orlando à celle d'Alcina, il aboutit à une grande confusion du récit à partir de la fin de la scène 3 de l'Acte III, où l'auditeur se fatigue à essayer de s'y retrouver (ce que confirmera la version DVD de 2011). Enfin, le pittoresque des longues tirades de la folie d'Orlando est rendu fastidieux par la faiblesse prosodique du recitativo secco, qui n'a pas la puissance poétique du recitar cantando du siècle précédent.
Cela n'empêche pas ce coffret d'être une pierre estimable de l'édifice opératique vivaldien.