Cet opéra, qui eut du succès à sa création, possède un double privilège : la musique en est particulièrement soignée, et le livret est captivant, croisant les passions politiques et amoureuses avec des dialogues vivants et des idées audacieuses (une Phèdre chinoise proposant la polyandrie à deux prétendants en attendant de convoler avec un troisième qui n'est autre que son beau-fils !).
On attendait donc avec impatience cet enregistrement, qui est presque une première discographique, mais dès l'abord, on tombe des nues : comment l'idée a-telle pu venir à Jordi Savall de confier le rôle-titre à UN sopraniste, alors que Vivaldi lui-même l'avait expressément écrit pour UNE soprano ? Les contreténors sont déjà d'un emploi discutable dans l'opéra, mais les sopranistes ! Paolo Lopez fait ce qu'il peut, il chante juste, il est très engagé, mais son émission saturée et ses aigus en lame de rasoir, auxquels une prise de son déjà assez dure ne laisse aucune chance ("Si, rebelle andero", II.11), sont insupportables. Cette grosse erreur de casting est d'autant plus regrettable que ce rôle est très important et riche en airs superbes.
Heureusement, le reste du plateau est plus satisfaisant : si Antonio Giovannini (Egaro) est un contre-ténor acceptable, mais bien fluet pour un « capitaine de la garde », le baryton Furio Zanasi joue le méchant Sivenio avec toute la virilité requise. Quant à la soprano Roberta Mameli, elle campe un Cino inégal : malgré un timbre sans séduction, elle parvient à émouvoir par son émission naturelle dans le lamento "Quanto costi" (III.1), mais elle est complètement dépassée par les vocalises de la redoutable aria di tempesta "Son fra scogli" (III.4).
Cependant toute l'action est déterminée par les stratégies des deux rôles féminins rivaux : la mezzo Raffaela Milanesi a le timbre un peu âpre adapté à l'ambition et à la passion sans scrupules de Zidiana, mais sa voix est souvent désagrablement forcée, et dans le virtuose "Vedi le mie catene" (II.9) on préfèrera Sonia Prina (en récital avec Ottavio Dantone). En revanche, la jeune contralto Delphine Galou est une vraie révélation : malgré un léger manque de puissance, sa Zelinda est un modèle de musicalité dans le pastoral "Ti sento" (I.14) comme dans les vocalises de "Per lacerarlo" (III.10).
Espérons donc qu'une production mieux équilibrée nous permettra un jour d'apprécier pleinement cette oeuvre de premier ordre !