Lorsque on affiche dix Grammy Awards à son palmarès, un tube planétaire (« Don’t Worry, Be Happy »-1988), et de prestigieuses collaborations (Herbie Hancock, le violoncelliste Yo-Yo Ma, ou le pianiste Chick Corea), on peut revendiquer un certain nombrilisme, et souhaiter que tout (en l’occurrence, les sessions d’enregistrement) tourne autour de soi. Plutôt que de s’écouter chanter, Bobby McFerrin a en fait décidé de travailler, et de s’ouvrir aux autres cultures.
VOCAbuLarieS (le chant comme un vocabulaire, donc) est l’exacte résultante de cette démarche humaniste : rassemblant le groupe habituel de l’artiste sur scène (Voicestra, ou douze chanteurs et improvisateurs), un arrangeur plus au fait de la musique classique que de la chose pop (Roger Treece), et les stars coutumières de ce type de rendez-vous (Janis Siegel, qui se partage entre Manhattan Transfer, ou Sing, Sing, Sing, ensemble où elle peut croiser Diane Reeves, ou…McFerrin, Lisa Fischer – seule étoile R&B à s’être mesurée à Tina Turner sur scène – ainsi que la star brésilienne Luciana Souza, chanteuse, mais également épouse du producteur Larry Klein), l’album s’avère bien davantage qu’une simple rencontre entre happy few.
Par le jeu des merveilles de la technologie de studio, ce sont en effet plus de 1400 pistes vocales qui ont été captées dans les sept pièces du programme. Et (presque) autant d’univers musicaux qui s’ouvrent à nous : du babil du nouveau né (« Baby », pièce en ouverture), au recueillement liturgique (« Brief Eternity », en clôture hypnotique de sélection), toutes les vocalises, et toutes les références, sont possibles. Quelques mariages improbables (la légèreté brésilienne et le sens de la percussion liquide héritée de la tradition indienne dans « Say Ladeo »), quelques extases vocales (« He Ran For The Train », en hommage évident aux work-songs des esclaves d’avant la sécession) et autant d’énergiques déboulés (bien évidemment « Wailers » agit comme une référence à Soweto, mais nous ne sommes pas ici dans la carte postale, mais bien au plus près du poing dressé de l’insurrection) colorent l’album des teintes de la vie, et de la lutte. Et il n’est sans doute pas un hasard que la pièce centrale s’intitule « Messages », comme le témoignage de ce qu’il reste, lorsque la musique s’est tue.
Album choral s’il en est, VOCAbuLarieS proclame fièrement dans son intitulé : with Roger Treece And Over 50 Fine Singers. On évaluera assurément que le plus important ici n’est pas le nombre, mais bien la qualité (fine), comme le signe de toutes les voix du monde réunies autours de simples mélodies, de mélopées belles à force de simplicité, et de paysages sonores toujours identiques, et toujours en mouvement.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story