S'il est un livre dont on peut dire sans crainte de se tromper qu'il est un jalon incontournable dans l'histoire du polar français, c'est bien celui-ci! En effet, ce n'est pas seulement l'un des meilleurs romans de Léo Malet, c'est aussi l'acte de naissance de Nestor Burma, lequel reste à ce jour -hélas!- le seul "privé" hexagonal digne de rivaliser avec ses grands confrères américains. Quitte à froisser les zélateurs d'Hammett et les thuriféraires de Chandler, j'avouerai même que, personnellement, je préfère ce brave Nestor à Sam Spade ou Philip Marlowe.
En est-il un simple ersatz "franchouillard", comme je l'entends parfois dire? Que nenni! Malet, en créant son personnage, sut l'investir d'une poésie canaille qui n'appartient qu'à lui. Il a un petit côté anar, son Burma, un sens de l'humour un peu potache, teinté d'effronterie, une propension à ne pas prendre la vie trop au sérieux, à pratiquer l'auto-dérision, toutes choses qui font à la fois son charme et sa singularité.
En fait, ce ne sont pas tant ses enquêtes qui me plaisent que sa manière de nous les raconter, ce ton mi-tendre mi-narquois qu'il manie si bien et qui sait, en quelques mots, établir entre lui et nous une totale complicité. Il y a de la gouaille chez Malet, mais c'est une gouaille précieuse, ciselée, élégante, où se glissent des fulgurances qui nous rappellent de loin en loin que ce cher Léo débuta en littérature sous le signe du surréalisme...
Dès cette première enquête, écrite en 1942, Nestor trouve ses marques et impose son style. On a beau y faire sa connaissance, on a déjà l'impression de retrouver un vieil ami. Et quel talent pour rendre l'atmosphère poisseuse, glauque, malsaine de cette sombre époque! Quelle densité, quel "vécu" dans ces descriptions! On s'y croirait... Roman noir ou pas, quelle importance? Quand un auteur vous sert une prose de cette qualité, on aurait tort de s'en priver...