Ce qu'il y a de bien avec Frank Capra, c'est que chacun de ses films les plus connus peut sembler exemplaire de son style et de sa thématique, voire de son idéologie. Au-delà des préférences pour telle ou telle oeuvre, on a l'impression d'avoir tout Capra dans chaque oeuvre prise séparément, les films se répondant et se complétant naturellement. Peut-être cela n'est-il qu'une illusion, et je crois que le véritable corpus que représentent ses films des années 30 gagne à être pris ensemble, et pas uniquement en séparant les films. Ainsi,
Mr Deeds Goes to Town / L'Extravagant Mr Deeds (1936), You Can't Take it with You (1938),
Mr Smith goes to Washington / Mr. Smith au Sénat (1939) et
Meet John Doe / L'Homme de la rue (1941), auxquels on peut adjoindre le plus tardif
It's a Wonderful Life / La Vie est belle (1946) forment un tout qui, lorsqu'on le considère comme tel permet de constater que s'il existe des lignes de force, rien ne semble aussi simple qu'il y paraît, en particulier pas l'idéologie de son auteur.
On sait à quel point la crise de 29 et la Dépression ont secoué Capra, tant elles semblaient mettre à mal le bien-fondé de la nation et du système auxquels il croyait tant. Ses films sont volontaristes au sens où il a à coeur de montrer que ce qui se trouve à la racine de cette nation et de ce système n'est pas pourri et est à préserver à tout prix. Mais le ver est bel et bien dans le fruit, et les films de Capra l'explorent tout autant qu'ils mettent d'énergie et de volonté à montrer comment on peut s'en débarrasser. Que son regard se porte sur les hommes politiques, la presse ou la finance, rien - pas même le dénouement qui repose souvent sur la rédemption individuelle, sans avoir à changer le système en profondeur - ne peut vraiment faire oublier que la cupidité et la méchanceté sont des forces à l'oeuvre dans le monde. A ce titre, on ne peut que constater que sa vision est de plus en plus désenchantée, voire désespérée, et que L'Homme de la rue présente une noirceur qui n'était là qu'épisodiquement dans ses films précédents. Quant à La Vie est belle, ce n'est certes pas le film lénifiant qu'on en fait parfois, uniquement parce qu'il a la réputation d'être un des films de Noël dans les pays anglophones.
Dans cet ensemble, You Can't Take it with You a une place à la fois centrale et à part. Centrale parce qu'elle ne fait que décliner des thématiques essentielles - le ressourcement au contact de la simplicité et du bon sens, l'individu comme pilier du groupe et le groupe au secours de l'individu, etc. A part, parce qu'elle croise les deux veines de Capra - celle des films plus sociaux mentionnés plus haut, et celle de la comédie romantique que Capra avait contribué à créer avec
It Happened One Night / New York Miami (1934), en y ajoutant le film de famille. C'est un film hybride, en grande partie délectable en raison de cette hybridité même.
La confrontation des deux familles (voir synopsis) est un régal, pour peu qu'on ne refuse pas que les personnages n'aient pas tous de l'épaisseur. Car, à l'époque, au cinéma comme au théâtre, on pouvait se moquer un peu de la nécessité de la plausibilité psychologique. C'est une galerie de portraits que l'on a ici, et le fait qu'ils soient pour certains brossés à grands traits n'a aucune importance. Le Russe, Kholenkov, a tout du cliché ambulant, mais qu'importe? Ce qui compte, c'est tout de même que la fantaisie soit au rendez-vous, mais aussi l'émotion, le rythme. Bref, qu'il s'agisse d'une comédie, qui nécessite des temps forts et des temps faibles, dans les séquences comme dans les dialogues. C'est en ce sens que Vous ne l'emporterez pas avec vous est une excellente comédie. Qui plus est, sa typification de comédie n'empêche pas la finesse dans la peinture de certains personnages et comportements. Mais la complexité de l'humain passe avant tout par la façon dont l'acteur incarne son personnage. Ainsi, le personnage du spéculateur au coeur sec et à l'estomac en bataille, le banquier Kirby, est rendu complexe essentiellement par la grâce de l'extraordinaire Edward Arnold. Voilà un acteur qui était cantonné dans les rôles de crapules, de grand pontes de la politique ou de la finance, et qui était capable de caractériser son personnage comme un type tout en lui donnant de l'épaisseur.
On a pu reprocher à Capra que ses personnages étaient des pantins. Je crois quant à moi que la façon dont il faisait jouer ses acteurs prouve le contraire. Ils ont beau parfois représenter quelque chose, une certaine épaisseur humaine leur est toujours conférée. Son comique serait trop mécanique, sa fantaisie trop étudiée. Eh bien, que dire, à part que la comédie a toujours une part mécanique, et que cette fantaisie, si elle n'est pas débridée, fait toujours plaisir à voir. Le bonheur que l'on ressent à voir une comédie comme celle-là, c'est le plaisir de la comédie à l'ancienne, qui reposait parfois sur des clichés, mais les retravaillait et finissait par les emmener ailleurs. Après tout, les plus grands auteurs comiques font-ils jamais autre chose?
Pour toutes ces raisons, parce que c'est toujours une joie de (re)voir James Stewart ou Jean Arthur, parce que Lionel Barrymore est le pendant idéal à Edward Arnold, parce que cette morale, même naïve - fais ce que voudras, et ne perds pas ta vie - est toujours bonne à prendre, ce film fait partie des plaisirs de l'existence qu'il ne faut pas se refuser.
Copie honnête. VF et VOSTF. Les sous-titres français, sans être parfaits, sont ici moins catastrophiques que dans d'autres dvd de films de Capra.