Le travail de restauration est admirable techniquement, tout en précision et en finesse, et prouve qu'avec des dizaines de fois moins de moyens que la Cinémathèque française, Serge Bromberg, avec Lobster Films, fait en définitive, aujourd'hui, autant sinon plus qu'elle pour la préservation du patrimoine cinématographique ancien ; de ce point de vue, la réussite vaut celle de la restauration des films de Chaplin de la période Keystone par le British Film Institute, qui est une référence mondiale en la matière (Lobster y avait également contribué).
Certains choix esthétiques sont en revanche contestables : la vogue des accompagnements musicaux modernes avec les films d'il y a un siècle et plus peut irriter ou amuser, ici la bande son d'Air n'est pas mauvaise du tout, mais de toute façon on peut toujours couper le son si on ne l'aime pas ; en revanche il est très étonnant que les restaurateurs aient opté pour une facilité (inutile qui plus est) en ajoutant, en guise de transition entre les tableaux, des fondus-enchaînés qui sont évidemment des anachronismes, cette technique n'ayant pas été inventée en 1902.
Notons une bizarrerie qu'à ma connaissance personne n'a relevée : on sait que la copie à partir de laquelle a été effectuée la restauration provient de la cinémathèque de Barcelone ; or, dans les scènes où l'on voit apparaître des drapeaux, il s'agit incontestablement du drapeau espagnol (rouge-jaune-rouge), alors qu'il me semble certain que Méliès a originellement dû faire apposer par les petites mains qui coloriaient ses films image par image le bleu-blanc-rouge du drapeau français. Il faut donc supposer soit qu'il s'agit à l'origine d'une copie coloriée spécifiquement pour être exportée vers le marché espagnol, soit (mais c'est moins probable car la cinématographie était alors embryonnaire en Espagne) qu'il s'agit d'une colorisation réalisée en Espagne à partir d'une copie en noir et blanc venue de France ; n'excluons pas l'hypothèse que, puisque l'Espagnol Segundo de Chomon a réalisé pour Pathé un remake/plagiat titré "Une excursion vers la Lune" (présent dans les bonus), les distributeurs espagnols des années 1900 aient peut-être voulu inverser l'ordre de précédence et faire passer le film de Méliès pour l'oeuvre de leur compatriote...
Parmi les bonus, outre le documentaire d'une heure sur Méliès et sur la reconstitution du film, parmi les trois versions en noir et blanc du "Voyage dans la lune" jointes, qui ne diffèrent que par la bande-son, on regardera avec plaisir celle qui joint, à un accompagnement orchestral, un "boniment" lu par Bromberg lui-même, qui est là pour nous rappeler que le cinéma était au début du XXème siècle largement un art forain (bien que le texte soit ici un peu trop "littéraire" pour évoquer les baraques d'attractions cinématographiques de l'époque).
Une addition indispensable au coffre Lobster comportant l'intégrale des environ 200 films retrouvés de Méliès (sur les 500 qu'il avait tournés), et à la collection de tout cinéphile amateur de "cinéma des premiers temps" - voire, disons-le, de tout cinéphile tout court.