Wilhelm Friedemann Bach, fils aîné de Johann Sebastian Bach, ne connut de son vivant ni succès, ni consécration. En effet, il vécut dans une période musicale précaire et trop fragile (dix-huitième siècle) où l'appétence et l'exigence du public étaient en perpétuelle évolution ; il ne s'adapta que trop peu à ces riches progrès, restant surtout dans un style de composition plutôt "conservateur". De plus, son oeuvre resta dans l'ombre de celle de son père, et à moindre mesure de celle de son cadet Carl Philip Emanuel et de Wolfgang Amadeus Mozart. Signalons aussi que des témoignages assez confus de son temps dépeignent un personnage ivrogne et peu sérieux. Pourtant, malgré ce désintérêt du public de son époque, son père Johann Sebastian le considérait comme son meilleur élève et Wolfgang Amadeus Mozart transcrira pour trio à cordes vers la fin de sa vie quelques fugues du fils aîné du maître de Leipzig.
Nonobstant ces regrettables indifférence et dédain, son oeuvre mérite plus que le détour et est forte intéressante. Il composa de nombreuses pièces pour le clavier seul (clavecin ou orgue) et de musique de chambre (pour diverses combinaisons instrumentales), quelques concertos pour clavecin et orchestre, une dizaine de symphonies, une trentaine de "cantates" religieuses, ainsi qu'une "Passion". Il est le véritable inventeur de la forme "sonate" à proprement parler (bien avant ses frères) et également de la forme du "concerto" moderne. De ses quelques frères qui firent carrière de compositeur, Wilhelm Friedemann est certainement le musicien le plus complet, le plus raffiné, et celui qui aura su allier avec le plus de magie le contrapoint et l'harmonie dans ses pages.
Les pièces pour clavier enregistrées ici par Christophe Rousset sont très représentatives du genre. Le claveciniste français argumente, dans son exhaustif texte de présentation, le choix d'un clavecin et non d'un pianoforte, instrument qui commençait à être en vogue au milieu du dix-huitième siècle. Les pièces les plus célèbres de ce florilège sont sans doutes les huit "Fugues pour la Reine Amélie" Fk 31 (achevées en 1778), chefs-d'oeuvre de concision formelle et d'audace thématique.
L'interprétation rend pleinement justice au compositeur allemand, bien que Christophe Rousset privilégie l'analyse et la virtuosité rythmique (il adopte pourtant des tempi généralement "modérés") plutôt qu'un accès de virtuosité gratuite et inutile. Il prend chaque oeuvre au sérieux, mais il arrive à trouver çà et là le bon ton pour donner tour à tour un zeste de sourire ("Courante" de la "suite" en sol mineur Fk 24, "Marche" en mi bémol majeur Fk 30, les Quatre "Fugues" en mode majeur Fk 31), un zeste de tendresse et de pure émotion ("Lamento" de la sonate en sol majeur Fk 7, "Poco allegro" de la sonate en la mineur Fk 8), ou un zeste de force et de précision rythmique ("Presto" de la sonate en la mineur Fk 8, "Allemande" & "Bourrées" de la "suite" en sol mineur Fk 24, les Quatre "Fugues" en mode mineur Fk 31). Bref, pas une seconde d'ennui n'est offerte à l'auditeur, grâce à nombres de climats imaginés par le claveciniste. La prise de son est elle aussi très analytique.