En terme directionnel, et ce de manière identique au Vaisseau et à Tannhäuser, la patte expressionniste de Solti se fait ressentir dès l'ouverture, celle-ci régit par une battue des plus volontaire, électrique, coordonnant cet enchevêtrement musical en une somme diablement efficace, loin de toute approximation propre à beaucoup de chef (Stein est un bon exemple. Ne parlons pas de l'inutile version Varviso). Certes, le talent de Solti ne s'épanouit pas dans cette faculté qu'on certains chefs de créer à partir d'une complexité rarement atteinte, entraînant l'écouteur dans des sentiers inconnus et terriblement novateurs (sur ce plan là, Furtwängler fut certainement le plus inventif et son Ring son oeuvre maîtresse). Le rubato de Solti est aussi atrophié que la tension dramatique chez Karajan. Et ce n'est pas un défaut. A défaut d'inventer, Solti accentue, diminue, infiltre par on ne sait ou une tension palpable, parfois rude mais toujours cohérente, sorte d'arc électrique permanent inondant une battue irrémédiablement juste.
Cependant, n'être que ça, confine facilement au « bourinage » le plus trivial.
Solti sait également calmer son tempérament et nous offrir des pans entiers de partition vierge de tout bellicisme à la faveur d'une poésie délicatement mélancolique, se mariant parfaitement avec des tempi souples, lents, que le déchaînement de fureur de la mesure précédente ne faisait pas deviner le venue immédiate. Et c'est exactement là où réside le talent extraordinairement narratif de Solti (il est intéressant de noter les points communs, en terme directionnel, entre Solti et Barenboïm, notamment durant la deuxième journée du cycle du Ring à Bayreuth), c'est à dire dans cette faculté quasi janusienne à marier le feu et la glace, le doux et le fort.
Côté distribution, et de manière identique au triptyque dirigé par Solti, enregistré par Decca et interprété par Kollo, l'interprétation se fait homogène, claire et sans pathos inutile. Kollo - malgré une fausse réputation colportée par des personnes musicalement un peu binaire - excelle dans cette aptitude à habiter en profondeur le rôle qu'il incarne. Que l'on se souvienne de son Tannhäuser si réussie avec Solti (mis à part Windgassen dirigé par Sawallisch en 1962, je défie quiconque de me donner une interprétation se hissant au niveau de celle de Kollo [pour un ténor ayant une si mauvaise réputation, ce n'est pas trop mal...]), ou de son Erick, dans le Vaisseau Fantôme, désespéré et dépassé par les événements à souhait.
Musical et empruntant une habile légèreté de façade (chez Janowski, son Siegfried garde cette légèreté adolescente qui fit tant défaut à certains autres heldentenor), Kollo s'immisce dans le rôle de Walther à l'aide d'accents héroïques et intemporels qui le pousse à incarner parfaitement ces divers héros wagnériens assez atypiques, sorte d'inconnus anarchistes sortis de nulle part, un peu étranges, profondément mélancoliques, quelque fois taciturnes, tout le temps combatifs.
Dans le rôle de Parsifal, Kollo pousse cette thématique à son paroxysme, survolant de son timbre aux accents provocateurs le drame en habitant le héros d'un tendre décalage plus que bienvenue (le Parsifal de Krauss interprété par Vinay est un assez bon exemple de « survol » d'un drame par un soliste, mais dans son cas les raisons s'expliquent par une diction difficile, une langue allemande mal maîtrisé et par une rythmique des phrases assez particulière). A titre d'exemple, Jerusalem dans le rôle de Walther, chez Stein, semble user d'un chant sans grande nuance, ne colorant pas son interprétation d'une identité affirmée et ne touchant pas du doigt ce fameux « survol » de rôle.
Bailey, dans le rôle de Sachs, peut facilement agacer certaines oreilles peu enclines à apprécier cette tessiture assez lourde, « rentrée », mais surtout ce vibrato qui fait, dans beaucoup d'enregistrements, un peu sa marque de fabrique. On peut aimer cette emprunte vocale très affirmée ayant une nette coloration mélancolique (son Höllandais dirigé également par Solti abonde dans ce sens) ou détester cette lourdeur assez typique chez lui mais non dénué, toutefois, d'un certain charme.
Weikl, en Beckmesser, possède trop de bonhomie pour réellement prétendre être mauvais. Peut-être restais-je un peu bloquer dans son interprétation plus habituelle pour moi de lui en Sachs ou ce timbre placide, sans à coups, semble s'épanouir pleinement dans le « gentil » Hans ou le « gentil » Wolfram. Pour le rôle de Beckmesser, malgré un chant quelque fois haché faisant assez bien ressortir la frustration du « méchant de service » (au fond plus à plaindre qu'autre chose), Weikl ne parvient à habiter le rôle comme par exemple Prey à su parfaitement le faire (son interprétation à Bayreuth en 1984 est une petite merveille, accentuer par un physique, il faut bien l'avouer, adéquat. Weikl en Beckmesser, qui y croit ? Pas plus que Gambill en Siegmund...)
Bode en Eva, malgré quelques approximations durant l'acte deux, habitent assez bien le rôle, empruntant un sentier fait de nuances assez délicates mais aussi passionné et investit. Les seconds rôles valent également la peine d'être souligné : de l'excellent Dallapozza en David (mais pas aussi bon que Clark), au toujours fabuleux Kurt Moll, confèrent une homogénéité vocale certaine, soulignée par la battue agréablement volontaire de Solti.
Traînant, lui aussi, une fausse réputation de longueur inabordable, cet opéra de Wagner - le seul opéra comique qui l'ai crée - recèle de véritables trésors qui ne demandent qu'à être écoutés, compris et appréciés sans intellectualisme trop poussé. Comme beaucoup d'oeuvre à priori un tantinet hermétique, seul une écoute répétée peut emmener l'auditeur au sein d'un monde ou la pureté d'un concours de chant semble valoir toutes les guerres du monde.