Richard Wagner : Der Ring des Nibelungen, Karl Böhm, 14 CDs
Sans pouvoir ajouter grand chose au commentaire exhaustif et pertinent de Earthlingonfire, je dirai que ce Ring est, à mon goût, le plus satisfaisant, car le plus homogène qu'on puisse trouver (avec celui de Krauss, bien sûr), et supérieur à celui de Solti, comme presque tous les "live" le sont sur les enregistrements studio. Le théâtre c'est la vie, et aucun ingénieur du son ne peut recréer cela.
De plus, une distribution, sinon parfaite, du moins exemplaire, que seul le Siegfried de Wolfgang Windgassen dépare. Non que je lui dénie le talent, la musicalité, une probité artistique totale (son Loge du Prélude est parfait), mais avec la cinquantaine, le timbre nasillard s'est accentué jusqu'au larmoyant, ce qui fait que la superbe de Siegfried, l'éclat fanfaronnant de l'enfant-loup lui font défaut, et c'est très dommageable au rôle. D'autant qu'il a en face de lui une Brünnhilde pour tous les temps, Birgit Nilsson, déesse chevauchant l'espace dans le bruit du tonnerre et l'éclat de la foudre, certes, impériale, majestueuse, hiératique, oui, tout le monde l'a dit, mais femme aussi, et quelle femme ! car il y a un être de chair derrière cette voix dont on a trop loué le métal, le tranchant, la froideur, exclusivement; oui, il y a une femme sous l'armure, le casque et le bouclier, une femme qui sait se révéler brûlante sous l'acier, femme passionnée, femme blessée, et amante vengeresse.
Avec le Wotan, très olympien de Théo Adam, le couple de jumeaux enfiévrés de désir formé par Rysanek et King, la Fricka, acariâtre, d'Annelies Burmeister (jamais on a autant entendu dans les imprécations de la déesse du mariage le spectre de Minna Wagner récriminant contre son "raté" de mari !); avec le Mime de Wohlfart, l'Alberich de Neidlinger, indétrônable, le Hagen, marbre fissuré mais toujours effrayant de Greindl, l'autre l'atout (last but not least !) de ce Ring est la direction énergique, extrêmement narrative, de Karl Bôhm. Ce septuagénaire, aux allures de retraité d'une administration ouest-allemande, à la gestuelle pragmatique, détestant les chefs "inspirés", et la médiatisation excessive (suivez mon regard !) achève l'opération commencée par Karajan en 51 et étouffée par Knap, à savoir donner une leçon de jeunesse, de vivacité, de lyrisme à partir d'une oeuvre qui a si souvent été le prétexte à toutes les lourdeurs, lenteurs, épaisseurs possible.
Un Ring pour toujours.