Trois années de suite, on a conservé l'interprétation du Ring par Hans Knappertsbusch à Bayreuth. Nous avons ici celle de 1956, j'ai lu que celle de 1957 abondait en "tunnels" et que des critiques trouvaient que celle de 1958 était la plus passionnante; mais je ne les connais pas. Sur ce site, on peut tout de même entendre en MP3 des extraits du Rheingold de 1958.
La première chose qu'on remarque est évidemment la lenteur caractéristique du chef. Il faut nuancer néanmoins : c'est l'Or du Rhin qui est le plus lent, la Walkyrie étant de dimensions presque normales. L'usage du rubato est rarement exagéré : quelques moments de quasi-silence pour mettre en valeur le motif suivant peuvent faire se demander s'il n'y a pas un problème technique (!), mais sinon les variations de tempo sont progressives et passent presque inaperçues de l'auditeur, tout en pouvant perturber les chanteurs.
Quelle est la qualité du son ? Evidemment inférieure à celle du Ring en stéréo de Keilberth enregistré par Decca en 1955, l'année précédente, elle est à peine supérieure à celle de l'enregistrement Krauss de 1953 quand il s'agit d'une version pirate et inférieure à elle quand on a affaire à la version "officielle" Orfeo récemment publiée. Ce Ring ne devrait pas être votre seul et unique, mais seulement une version de complément. L'orchestre semble placé très en retrait, davantage qu'avec Krauss en 1953 (Je précise que je commente à partir de l'édition Orfeo, mais un témoignage existe dans l'Amazon américaine sur les mêmes caractères sonores dans celle-ci). Or le Ring n'est pas seulement un cycle pour chanteurs, l'orchestre y joue un rôle essentiel, qu'on est un peu réduit ici à deviner.
Avec une telle distribution (Hotter, Varnay, Neidlinger, Greindl, Windgassen, etc), on se dit qu'on ne peut avoir qu'un excellent Ring, mais en réalité il faut se demander ce que fait le chef des forces dont il dispose. Les deux derniers volets sont à mon avis les plus réussis, mais pour l'Or du Rhin et la Walkyrie seuls, je me serais contenté de décerner quatre étoiles.
En effet, les chanteurs peinent avec cette lenteur, et Hans Hotter, avec ses problèmes de souffle, en pâtit particulièrement. Astrid Varnay a suffisamment expliqué dans ses Mémoires combien ça lui avait pesé. Très souvent, on sent que le chanteur commence dans un certain tempo, puis se souvient qu'il est avec "Kna" et alors ralentit, à moins que le chef ait changé son tempo entre-temps. Parfois même, une syllabe est commencée, puis le chanteur sent qu'il est en avance, et alors recommence. Plus fréquemment, l'interprète, incapable de vivre ce tempo, ânonne sa phrase. Ces problèmes apparaissent surtout dans l'Or du Rhin, mais dans les deux dernières journées, les chanteurs se sont un peu habitués.
Parlons donc de la distribution. J'en ai cité quelques éléments admirables, mais qu'on retrouve avec Krauss (1953) et Keilberth (1955), concurrents redoutables. On peut y ajouter Paul Kuën (Mime), Josef Traxel (Froh), Hermann Uhde (Gunther), Maria von Ilosvay et, à un degré moindre Gré Brouwenstijn (Sieglinde, Gutrune), Arnold van Mill (Fafner) et Ludwig Suthaus (Loge). Ce dernier, ancien Siegfried, a alors cinquante ans. Il ne fait pas partie des Loge bouffe comme Stolze, Zednik ou Clark, mais de ceux qui conservent sa dignité à un dieu à la fois fourbe et le plus lucide de tous, comme Erich Witte, Wolfgang Windgassen, Set Svanholm ou Siegfried Jerusalem. Suthaus garde sa remarquable diction et dans son avertissement final, la lenteur de Kna lui facilite les choses; sa voix est cependant moins agréable que celle d'Erich Witte (1953), pourtant très critiqué; il rend mieux l'esprit maléfique de Loge, mais moins son intelligence. Pour Erda, puisqu'on avait dans d'autres rôles Maria von Ilosvay, extraordinaire davantage en 1953 qu'en 1955, pour une raison de tempo trop vif imposé par Keilberth, on regrette de se contenter de Jean Madeira. Georgine von Milinkovic peut chanter les notes de Fricka, mais n'arrive pas à exprimer quelque chose (on la retrouvait déjà en 1955, mais en 1953, Ira Malaniuk rendait mieux la majesté courroucée de la déesse, entre autres qualités). On a un trio de Nornes fantastique, Madeira, Ilosvay, Varnay, mis à part que les tessitures des deux premières ne sont pas très contrastées (je rappelle que la première est censée être une contralto et la deuxième une mezzo); d'ailleurs, dans plusieurs de ses rôles, Jean Madeira, qui avait une tessiture intermédiaire, donne parfois l'impression de faire semblant d'être une contralto. Au fait, vous avez bien lu, Varnay se paie le luxe de faire la troisième Norne, se change pour redevenir Brünnhilde et 3 minutes après, entonne son Zu neuen Taten...
En revanche, dans ces années-là où on n'avait aucun problème pour trouver une Brünnhilde et un Wotan, on n'arrivait pas à trouver un Donner présentable : après le médiocre Toni Blankenheim, on a choisi le scolaire Alfons Herwig, pour revenir à Blankenheim en 57. Van Mill fait (honorablement) Fafner et Greindl Fasolt : on se dit tout de même que si Greindl avait pu se dédoubler...
Certains chanteurs, parmi les plus grands, ne sont plus tout à fait ce qu'ils étaient deux ou trois ans avant. La voix de Hans Hotter, même s'il faut tenir compte de la gêne que lui impose le tempo, s'épaissit et se réduit progressivement aux notes graves, s'approchant insensiblement de ce qu'elle serait avec Solti dans les années 60, tout en restant à un niveau qui rendrait le mot de déclin presque indécent. C'est surtout vrai pour Varnay, qui n'avait que 38 ans, mais on sait ce que l'abus des rôles lourds ferait de sa voix quatre ou cinq après. Entre 55 et 56, beaucoup de ses magnifiques harmoniques et une partie de sa puissance ont disparu. Méforme, commencement de la fin ? sans doute pas un simple problème d'enregistrement et de remastering. En revanche, avec Knappertsbusch, certains chanteurs donnent davantage toutes les nuances de leur rôle : ainsi Greindl, qui comme Gabin se contente souvent d'être ce qu'il est, avec sa personnalité gigantesque, sait mieux alterner la ruse (première scène de Hagen avec Gunther et Gutrune) et la noirceur terrifiante ( "Hier sitz'ich zur Wacht") que dans d'autres enregistrements.
Ce Ring est sans doute inférieur à d'autres dans les détails (ainsi, dans la première scène des Géants du Rheingold, Keilberth est bien plus vivant que Kna), mais s'apprécie sur la longueur et dans une écoute globale. Je termine avec quelques exemples.
Premier exemple : le premier acte de Siegfried. Quel est donc ce Mime à la voix forte, qui équilibre celle de Windgassen ? C'est Paul Kuën, dont le volume n'est pas la caractéristique. On comprend alors que le faible niveau du son de l'orchestre n'est pas dû qu'à l'enregistrement, que l'orchestre tend à jouer piano, (je ne parle pas seulement des conditions habituelles de Bayreuth où la fosse est couverte et ainsi un peu isolée de la scène, permettant d'entendre davantage les chanteurs, parce qu'elles concernent aussi les autres enregistrements faits au Festspielhaus). Windgassen en profite donc pour chanter de façon moins fatigante et Kuën peut être entendu aussi fort ou presque que lui. Par comparaison à d'autres captations, Kuën chante moins uniformément de façon caricaturale ou comique, mettant en relief ses vrais moments d'angoisse ou de panique et retrouvant une certaine humanité. En même temps, Windgassen reçoit comme un surcroît de noblesse. Conclusion : malgré la quasi-absence de répétitions, Knappertsbusch réussit à donner plus de noblesse, de dignité et de variété aux chanteurs, davantage sans doute que Furtwängler, avec qui la vraie noblesse est surtout celle de l'orchestre.
Second exemple : la scène du début avec les Filles du Rhin et Alberich. On se dit que la lenteur presque mystique de Knappertsbusch ne devrait pas contribuer à rendre ce moment vivant. Or, il l'est plus qu'avec quiconque, notamment grâce au contraste entre des Filles du Rhin qu'on entend rarement aussi joyeuses et la lourdeur maladroite d'Alberich, sur laquelle l'orchestre insiste. Il ne faut pas généraliser, évidemment et d'autres passages sont plus monotones, comme je l'ai laissé entendre.
Il n'empêche : malgré les limites et les défauts, malgré des Ring de la même époque qui sont préférables pour diverses raisons, les dieux sont là.