Der Fliegende Holländer, Staatskapelle Berlin, Chor der Berliner Staatsoper, direction Friz Konwitschny. Holländer : Dietrich Fischer-Dieskau; Senta : Marianne Schech; Daland : Gottlob Frick; Erik : Rudolf Schock; Steuermann : Fritz Wunderlich; Mary : Sieglinde Wagner. Enregistrement stéréo en studio, 15-20 février 1960.
On n'a pas de difficultés à trouver des versions magnifiques de Der Fliegende Holländer à l'époque de la mono et jusqu'au début de la stéréo, il suffit de citer : Carl Leonhardt, 1936, Clemens Krauss, 1944, Reiner, 1950, Fricsay, 1952, Knappertsbusch 1955, Keilberth 1955 et 1956. Mais par la suite, les mélomanes soucieux de bonne qualité sonore doivent accepter d'acquérir des réalisations affectées de défauts significatifs : direction ou surtout chanteurs d'un niveau inférieur aux précédents, conception inadéquate de la prise de son ou de la direction. La version de Konwitschny, ni géniale ni parfaite, peut être un premier choix car elle ne souffre d'aucun défaut rédhibitoire.
Elle l'est par sa prise de son, bien moins sourde et défigurée par le mixage que la célèbre version Klemperer, aux chanteurs rejetés dans le lointain. C'est une co-production de la maison de disques est-allemande et d'Electrola, l'EMI ouest-allemande, chose impossible un an et demi après à cause du mur, et le résultat est splendide : un enregistrement aéré, équilibré, vivant. Mais les artistes n'atteignent pas le génie de plusieurs versions anciennes.
Fritz Konwitschny est un chef dont j'apprécie l'intégrité musicale et l'absence de prétention. Son souci est la clarté et surtout l'architecture, son tempo reste souple, ce qui fait une autre différence avec la rigidité de Klemperer. Mais s'il est assez lent (2h20 contre 2h31 pour Klemperer et autour de 2h05 pour Fricsay et Sawallisch, du moins en 1959 et 1961), il semble parfois l'être davantage qu'il ne l'est vraiment, ce qui n'est pas un indice d'imagination et de richesse excessive de nuances interprétatives. Sur la longueur, ça reste très convaincant et toujours engagé, jamais routinier. Mais la lenteur enlève beaucoup d'animation au début du 3e Acte.
Parlons des chanteurs maintenant. Les chœurs sont magnifiques. On a d'abord le Steuermann à la voix peut-être inégalée de Fritz Wunderlich. Mais le Hollandais de Dietrich Fischer-Dieskau n'est pas sans défauts. C'est un baryton, il ne peut avoir la présence presque écrasante d'un baryton-basse, mais comme il peut chanter les notes, on ne saurait le critiquer, d'autant plus qu'à moins de 35 ans, sa voix a une souplesse qu'elle perdra plus tard. On reconnaît sans peine son articulation unique, on apprécie moins son excès d'expression de chaque bout de phrase, voire de chaque mot, qui peut devenir caricatural. Un exemple : dans le dialogue avec Daland du Premier acte, il donne à "Du gibst es mir ?", c'est à dire "Tu me la donnes ?", en parlant de Senta, un caractère d'avidité brutale qui enlève d'un coup toute noblesse au personnage. Comment un homme aussi intelligent pouvait-il manquer à ce point d'esprit critique sur ce qu'il faisait ?
Gottlob Frick est un Daland autoritaire, à la voix encore belle à 53 ans, mais à l'expression assez réduite. Rudolf Schock est un Erik des plus convaincants : la voix est adéquate (Erik ne demande pas un Heldentenor), bien plus agréable que d'autres qu'on a dû supporter dans ce rôle sacrifié, l'intelligence interprétative est réelle. Sieglinde Wagner, qu'on a beaucoup, et même trop, entendue en Mary, fait le minimum, sans beaucoup d'imagination. Mais ça passe.
Reste à parler de Marianne Schech, Senta. A 46 ans, sa voix a beaucoup perdu. Mais l'expression torturée et passionnée du personnage est là, on ne doute pas qu'elle sait ce qu'elle chante. La voix un peu blanche, cotonneuse et sèche, garde une sveltesse qui est due à la discrétion du vibrato, ce qui permet d'évoquer, seulement d'évoquer, la jeune fille qu'est Senta. Ce qui fait que je suis beaucoup moins sévère que d'autres sur sa prestation.