Jonas Kaufmann, "Wagner", Orch. der Deutschen Oper Berlin, Donald Runnicles, sept. 2012, 1 CD Decca 2013, notice et textes en anglais, allemand et français.
Un petit reproche, avant de me mêler au concert de louanges qui entourent la parution de ce CD, à propos de la disposition des extraits:
1/ Siegmund : "Ein Schwert verhiess mir der Water" ("Die Walküre", acte I)
2/ Siegfried : "Das der mein Vater nicht ist" ("Siefgfried" acte II)
3/ Rienzi : "Allmäch'ger Vater, blick herab !" ("Rienzi", acte V)
4/ Tannhaüser : "Hör an, Wolfram! Hör an!" (Tannhäuser, acte III)
5/ Walther : "Am stillen Herd" (Die Meistersinger von Nürnberg, acte I)
6/ Lohengrin : "In fernem Land" (Lohengrin, acte III)
7/ Wesendonck-lieder
Pourquoi ne pas avoir choisi l'ordre chronologique des oeuvres, qui nous aurait fait passer de Rienzi, à Tannhäuser, puis à Lohengrin, Siegmund, Siegfried, Walther, pour finir par les Wesendonck-lieder qui, comme chacun sait, ont servi d'études préparatoires à Tristan, cela d'une manière aussi logique que conforme à l'évolution stylistique du compositeur? Car entendre la prière de Rienzi après les "Murmures de la forêt", et Walther avant Lohengrin, étonne l'oreille, désagréablement à mon goût, sans que j'y voie un avantage particulier pour le programme lui-même. Le producteur a-t-il voulu que le CD commence à tout prix par le rôle de Siegmund, parce qu'il est déjà le rôle emblématique de Kaufmann? Peut-être... En tout cas, le chanteur nous prouve encore une fois qu'il fait corps, comme peu avant lui, avec le plus romantique des héros wagnériens, pétri de désespoir et de passion, demi-dieu le plus humain qui soit, incompris dans sa soif de justice, rejeté dans son besoin d'amour, et sacrifié sur l'autel des errements divins pour un instant de ferveur, un instant d'espoir... Un Siegmund qui, vocalement, se place plutôt entre Lauritz Melchior et James King qu'entre Max Lorenz et Jon Vickers - Kaufmann ayant pris exemple sur Melchior pour allonger extrêmement les deux "Wälse" de la prière de Siegmund, liberté que les wagnériens apprécieront diversement.
Son Siegfried est idéal, pour ne pas dire idyllique, c'est un des grands moments, trop court, de ce CD; parlando délicat, léger, ému, d'une incomparable clarté, alliant puissance et lyrisme, jeunesse et vaillance... Qu'on est loin de ces Siegfried aigres et nasillards, aux aigus étriqués, dont on a dû se satisfaire pendant trente ans !
Le timbre de Kaufmann, ses belles ombres cuivrées, son ampleur, sa souplesse font également merveille en Walther : on ne se tient plus d'impatience de l'entendre dans ce rôle, en entier ! Pour Tannhäuser, quel déchirant "voyage à Rome" ! On ne peut le comparer qu'à la version (beaucoup plus histrionesque, diront les puristes, mais qui vous arrache les tripes) de Max Lorenz sous la direction de Knappertsbusch en 1942.
Si Kaufmann innove avec l'intégrale du "Récit du Graal" de "Lohengrin", il n'est pas le premier : Franz Völker l'avait enregistré à la fin des années 20, et deux intégrales de "Lohengrin" l'avaient déjà donnée : celle de Leinsdorf en 1966, avec Sándor Kónya (RCA), et celle de Barenboïm, en 1998, avec Peter Seiffert (Teldec). Et il faut préciser qu'il ne s'agit pas d'une coupure, mais bien d'une modification voulue par Wagner lui-même et notifiée par écrit à Franz Liszt quelques jours avant la création de l'opéra à Weimar, modification sur laquelle le compositeur n'est jamais revenu et qui donc doit être considérée comme définitive.
Le cycle complet des Wesendonck-lieder est évidemment la grande et belle surprise de ce CD, même si Kaufmann n'est pas, là non plus, le premier chanteur à s'y essayer : il y a eu ce touche-à-tout de Richard Tauber, Lauritz Melchior, Franco Corelli (avec "Der Engel" en français !), et Placido Domingo, et René Kollo, et un baryton, Konrad Jarnot, en 2007, dans la version originale avec accompagnement de piano. Mais, et après plusieurs écoutes afin que la surprise soit passée et qu'on entende en toute sérénité et objectivité, ce cycle se place dignement aux côtés de ceux de Kirsten Flagstad, Jessye Norman, et Christa Ludwig.
Deux écueils menacent les chanteurs dotés de moyens aussi somptueux que ceux de Jonas Kaufmann, la paresse et le manièrisme. Pour la paresse, rien à craindre, la conscience professionnelle de l'artiste est indiscutable, mais le manièrisme le tente, on l'a vu dans ses deux "Lohengrin" scéniques: on souhaiterait quelquefois plus de franchise, plus d'allant, que le mot et son sens soient moins appuyés, ce qui nous amène à la direction d'orchestre. Donald Runnicles (né en 1959) est un chef qui a fait ses preuves: dix-sept ans à la tête de l'orchestre de l'Opéra de San Francisco, premier chef du BBC Scottisch Symphony Orchestra, il dirige l'orchester der Deutschen Oper Berlin depuis 2009. On ne me fera pas croire que Kaufmann et lui n'ont pas discuté et ne se sont pas mis d'accord sur l'interprétation à donner de ces extraits. Et si l'on peut, en effet, trouver l'orchestre un peu pâle à de certains moments, comme en retrait, manquant de chair, sans qu'il rate pour autant les moments essentiels, il faut bien penser que la responsabilité en incombe autant au chef qu'au soliste, celui-ci affirmant dans l'interview figurant dans la notice la pleine satisfaction qu'il a eu à travailler avec cet orchestre.
Mais tout cela demeure vétilles à côté des qualités de ce disque qui représente une idéale première approche de l'oeuvre de Richard Wagner, pour ceux qui ne la connaitraient pas ou qui y seraient réfractaires, et une délectation pour ceux qui la vénèrent, la voix de Jonas Kaufmann, "premier heldentenor du XXI° siècle", titre qu'il détiendra longtemps, la servant avec autant de ferveur que de délicatesse, de foi que d'intelligence.