Karl Böhm se voyait comme un chef avant tout mozartien et straussien. Aujourd'hui il nous paraît bien teuton, raide, épais et solennel dans les moments les plus canailles de la musique de Strauss et presque toujours chez Mozart. Mais si cette volonté n'a pas fait que du bien à Mozart (encore que, trop sérieux, Böhm ait au moins contribué à le sortir de la mièvrerie), elle en a fait beaucoup au grand répertoire romantique où Böhm a réinvesti la clarté et la droiture culitvées chez le Salzbourgeois. Ses Beethoven, déjà, sont exceptionnels, mais chez aucun compositeur il n'apparaît aussi naturel et évident que chez Bruckner et Wagner. C'est à presque soixante-dix ans qu'il fait ses débuts au Festival de Bayreuth en 1962 dans Tristan et Isolde. Avant les Maîtres-chanteurs et le Vaisseau fantôme, il assure alors les reprises de ce spectacle de légende et la direction musicale de la dernière tétralogie mise en scène par Wieland Wagner. Lorsque Philips l'enregistre en 1966 et 1967, Wieland est déjà mort et Böhm, âgé, ne peut assurer toutes les représentations. Windgassen, dernier grand Siegfried, a plus de cinquante ans et Nilsson, dernière grande Brünnhilde, est à peine plus jeune. Pour ces voix aiguës, c'est déjà la fin, comme pour les vétérans Neidlinger (Alberich), Böhme (Fafner) et Greindl (Hagen), alors qu'en Wotan et Wanderer Hans Hotter a cédé la place à Theo Adam. Martha Mödl se rabat désormais sur la 1° Norne et la Waltraute du Crépuscule : pour elle aussi c'est un peu l'adieu, en tout cas à Wagner et au disque. Ce coffret est donc un peu la dernière chance d'entendre de grands interprètes wagnériens, même s'ils sont d'une autre génération, d'une autre matière, que les géants des années 20 à 40. C'est en revanche l'heure de la maturité pour Thomas Stewart (Gunther), Leonie Rysanek (Sieglinde) et James King (Siegmund), même si ce dernier reste en retrait de Vickers. Exception faite du magnifique Mime d'Erwin Wohlfahrt, avec le reste de la distribution ce sont déjà les années grises qui s'installent. Les dégâts sont modérés puisqu'ils n'atteignent pas de premier rôle, hormis la Fricka oubliable de Burmeister. La direction de Böhm, apollinienne, lumineuse de narration et d'illustration est le complément idéal de ce dernier reflet d'un grand Ring pré-Chéreau. La meilleure tétralogie stéréo avec Solti.