Richard Wagner : "Die Walküre" Berislav Klobucar, Met, 24/02/1968, 3 CDs Sony classical.
Jouissant d'une excellente prise de son, cette Walkyrie d'un samedi après-midi au Met contient une surprise, et c'est le chef Berislav Klobucar, que personnellement je ne connaissais pas, élève de Clémens Krauss pourtant, ayant dirigé à Bayreuth pour la saison 1964, et remplaçant ici Karajan retenu en Europe par la maladie. Bon chef de théâtre, ce qui n'a rien de réducteur, il sait éviter les pièges de la facilité (dans la chevauchée notamment) ; il lui manque peut-être, mais ceci est assez subjectif, de mieux articuler et nuancer certaines scènes. Au II°acte, il laisse les confidences de Wotan à Brünnhilde, de même que la confrontation de celle-ci avec Siegmund, frôler la monotonie. On comprend que certains non-wagnériens taxent alors ces scènes de tunnels quand, sous la baguette de chefs plus inspirés, elles prennent tout leur sens. Mais pour le reste, l'orchestre du Met sonne bien, pas encore avec le lyrisme et l'onctuosité que James Levine lui apportera mais plus qu'honorablement.
La distribution - le premier commentateur de ce coffret, Savinien, l'a amplement souligné - est éclatante, sans doute une des meilleures qu'on pouvait réunir à l'époque.
La Sieglinde lyrique et enflammée de Leonie Rysanek, peut-être un peu moins exemplaire qu'avec Böhm à Bayreuth deux ans plus tôt, mais à peine.
Jon Vickers, avec ses intonations curieuses, ses acidités, ses insolentes libertés avec le rythme, mais aussi ses attaques victorieuses, de surprenantes et irrésistibles délicatesses, et bien sûr un investissement de tous les instants, campe un Siegmund atypique, loin de celui, idéal à mes yeux, 100% héros romantique, et si bien chantant de James King, mais tout à fait passionnant. On serait heureux d'en entendre un de ce type aujourd'hui.
Le Wotan de Thomas Stewart, diction froide, ton méprisant, hautain jusque dans le désespoir, constitue lui aussi une rareté. Inutile de souligner que Christa Ludwig possède tout ce qu'on peut souhaiter pour le rôle de Fricka, car elle ajoute au ton de l'épouse acariâtre, de la mégère inflexible, des inflexions d'amoureuse déçue, qui appartiennent au double aspect du personnage.
Terminons pas la Brünnhilde de Birgit Nilsson. On a tout dit de cette voix sublime, en s'attardant beaucoup sur son tranchant d'acier trempé, ou l'éclat de son cristal, et négligeant, à tort, ses capacités de nuances, de délicatesses exquises et même de fragilité. La chair est tendre sous la cuirasse, il y a une jeune femme qui perce sous la déesse. Ecoutez-la interroger Wotan au II° acte : "Vater, was soll dein Kind erfahren ?", ou au III° dans cette longue suite de questions à propos de sa rébellion, de sa faute, et de la punition qui l'attend, et dites si c'est là la voix de glace et de métal d'une déesse statufiée, ou bel et bien celle d'une adolescente effarouchée, en passe de devenir femme pleinement?
On l'aura compris une Walkyrie qui s'impose.