Je suis un peu déconcerté par les avis mitigés, voire négatifs, que j'ai vus apparaître sur cette Walkyrie. Au reste, personne ne lui reproche la même chose. Au sein d'une discographie
particulièrement abondante, en CD puis en vidéo (l’œuvre est, il est vrai, difficile et exigeante, mais d'une beauté tellement fulgurante !) cette très belle interprétation me semble ce qu'on a fait de mieux dans la période récente. Le fait que pour la critiquer il faille la mesurer aux grandes (le mot est faible) versions des années 60, en est une preuve. Bien sur, qui approchera Solti avec le Philharmonique de Vienne et une distribution inimaginable (pour moi je crois la référence absolue), ou le Böhm de Bayreuth, trésors dans la discothèque de tout mélomane ? Sans oublier la sublime version de Keilberth (Bayreuth aussi) récemment reparue avec un remastering remarquable (quand même Ramon Vinay et Astrid Varnay...!). Depuis ces lointaines années, bien des versions ont vu le jour, aucune totalement convaincante à mon sens. Jusqu'à celle-ci, dirai-je en exagérant à peine.
Quel Siegmund peut égaler Vinay ? Sans doute aucun. Quel Siegmund peut se mesurer au James King des années 60 ? Kaufmann. Qu'on m'en trouve un autre (Vickers est d'une autre époque). Kaufmann a ses défauts, mais il a la voix, il a la puissance, il a l'intelligence, la chaleur et l'émotion, d'un très grand Siegmund. Oui, c'est bien un Wälsung, et il est digne de l'épée ! Quelle Brünnhilde peut se mesurer à Nilsson ? Stemme, et elle seule, tout le monde le sait. Et ce qu'elle fait ici est de toute beauté. Il a déjà été dit que sa scène de l'annonce de la mort était "d'anthologie". Puis une très belle Sieglinde (Kampe) et une magnifique Fricka (Gubanova). Reste Pape. Lui, il est vrai, n'est pas le plus convaincant de cet enregistrement, on se demande au reste si Wotan est vraiment un rôle pour lui. Il mène néanmoins un magnifique 3è acte et Dieu sait que les Wotan récents ne sont pas très marquants, en dehors de Bryn Terfel. Ses "adieux" sont particulièrement émouvants. Mais les sommets de Hotter sont encore loin. Bref, la présente distribution est la plus belle que l'on ait vue depuis fort longtemps, même si Pape est parfois un peu en retrait.
L'Orchestre du Marinsky s'en sort fort bien, même s'il n'est pas le Philarmonique de Vienne, vedette de l'enregistrement Solti, tant s'en faut. Reste la direction. La Walkyrie a été dirigée avec des tempi et des rythmes d'une incroyable diversité. Il y a eu la langueur et la lenteur extrêmes de Knappertsbusch, posant un vrai problème aux chanteurs, et il y a eu au contraire la rapidité et les fulgurances, voire la précipitation de Solti ou de Böhm, ou d'autres. Entre deux (comme toujours !) Karajan. La tendance actuelle est manifestement de ne pas se précipiter, de laisser la poésie immanente faire son œuvre d'envoûtement. Ce sont des conceptions radicalement différentes de l’œuvre. Les uns mettent en avant la violence omniprésente, celle de Hunding, celle de Fricka, celle de Wotan lui-même, et tout est alors effectivement fulgurant, il n'y a pas de quoi traîner. Au reste, les deux airs "héroïques" de Siegmund au premier acte, ne sont pas du genre que l'on prend langoureusement ! Les autres mettent plus en valeur la splendeur et la richesse orchestrales, l'immense poésie exprimée d'un bout à l'autre par les violoncelles qui semblent faire respirer les voix. L'on aime les savourer sans précipitation, comme un "droit à l'émotion" si j'ose dire. C'est aussi centrer le débat sur l'amour et non sur la violence: l'amour des deux tourtereaux du premier acte, l'amour de Siegmund qui refuse le Walhalla si sa "braütige Schwester" ne peut l'y accompagner, l'amour d'un père pour sa fille que pourtant il condamne. Certes de temps à autre on accélère, parce que la situation se tend, et la violence prend alors tout son sens et tout son relief. C'est, très clairement, le parti qu'a pris Gergiev, et je trouve qu'il le réussit vraiment bien. C'est la même attitude qui a été adoptée récemment par Barenboim à la Scala, ou par Rattle à Aix. On le leur a reproché à tous les deux, trop lent, trop mou, et j'en passe. Mais c'est tout de même l'une des clés de la beauté de l’œuvre.
Prochain épisode, la version du MET, imminente, qui sera certainement acclamée. C'est vrai qu'il y a Kaufmann (là on le trouvera bien), qu'il y a Bryn Terfel, qu'il y a une belle mise en scène. Hélas la direction est décevante (c'est du Levine). Mais surtout Deborah Voigt absolument pas à la hauteur de ce rôle si difficile. Et une Walkyrie sans une Brünnhilde plausible, c'est tout de même problématique. Sortira t'on en DVD la version de la Scala (avec le tandem infernal Stemme et W Meier) ? Ce serait un beau complément. Nous attendons aussi Marek Janowski, en version de concert lui aussi car il en a assez des mises en scène grotesques dont on nous abreuve, entre autres à Bayreuth.
En bref, version CD d'une représentation de concert (c'est vrai, cela nous prive d'une vidéo). La distribution est sommitale et la réussite vocale absolue. Bon orchestre, et un formidable chef. Que demander de plus ? Je me répète: probablement la meilleure version récente, et un grand moment d'émotion pour l'auditeur.
MB
PS J'ai volontairement omis ici d'évoquer la version Boulez-Chéreau, qu'il est déraisonnable de "comparer" à quoi que ce soit. Certainement pas les meilleurs chanteurs ni le meilleur chef, mais le centenaire, la magie de la mise en scène, l'extraordinaire cohésion de l'ensemble, ne se comparent à rien. Malgré ses 35 ans, cette version reste une lumière.