Wagner, "Lohengrin" (1850), Wiener Philharmoniker, Rudolf Kempe, Vienne, Studio 1964, 3 CDs Emi, plus un CD-Rom contenant le livret.
On sait quel perfectionniste était Rudolf Kempe, quel soin il apportait aux sonorités; à la tête d'une phalange, suivant le terme consacré, de la qualité du Wiener Philharmoniker, il obtient des sons d'une pureté diaphane, littéralement surhumaine; même les tutti (la fin du premier acte et son crescendo irrésistible) sont translucides, rayonnant d'une splendeur de vitraux ensoleillés. L'oeuvre, déjà toute chargée de fantastique chrétien, d'idéal chevaleresque et d'extase spirituelle, trouve sa religiosité accrue par cet angélisme sonore. (Seul un enregistrement en studio permet, évidemment, d'arriver et de maintenir un tel niveau.)
Pour l'aider dans son entreprise, Rudolf Kempe a disposé d'une distribution de rêve, c'est le cas de le dire. L'Elsa d'Elisabeth Grümmer est vraiment une pure jeune fille, toute à son extase, mais dont la naïveté n'a rien de mièvre et la chanteuse, dotée d'un instrument vocal incomparable, sait passer du rêve virginal à la sensualité éveillée, de l'enfant à la femme, avec une rare aisance.
Le Lohengrin de Jess Thomas ne fait pas l'unanimité, mais, à mon sens, il dispose de tous les atouts: il a l'innocence, la jeunesse, la pureté, on "entend" qu'il est beau, et sa vaillance est plus spirituelle que physique, comme il convient au Chevalier au Cygne.
Face à ce couple blanc comme neige, peut-être pas le couple le plus noir, mais un couple bien sombre quand même, et quel couple ! Christa Ludwig en Ortrud et Dietrich Fischer-Dieskau en Telramund. Reynaldo Hahn disait qu'il n'y a pas de beau chant sans belle diction. Ces deux-là le savent qui nous distillent leur long duo du II° acte comme on ne rêvait pas de l'entendre, leurs timbres s'harmonisant de surcroit à la perfection. Un des plus grands moments de musique que j'aie jamais entendus, et que je ne me lasse pas d'écouter depuis des années!
Alors, même si Gottlob Frick accuse quelques faiblesses dans le rôle du roi, même si Otto Wiener peut sembler léger pour le héraut, qu'importe ! Avec ce chef, cet orchestre, ces quatre voix exceptionnelles et le somptueux choeur du Wiener Staatsoper, on se voit offrir deux cent dix-huit minutes de bonheur absolu. Car si cette version atteint la perfection de ce que l'on peut obtenir en studio, elle n'est pas pour autant aseptisée, l'oeuvre reste chargée de vie, le drame progresse, parfaitement articulé.
Donc, sans disposer, bien sûr, de l'urgence du "live", inimitable, et, je le conçois, indispensable à certains mélomanes, un "Lohengrin" héroïque et poétique, enthousiasmant !