Furtwängler n'a jamais pu graver un Ring dans des conditions acceptables. Le projet d'un Ring studio entamé trop tardivement en 1954 avec La Walkyrie allait rester sans suite par la disparition du grand chef allemand, cette Walkyrie devenant son testament discographique.
On connait 2 Rings complets laissés par Furtwängler, curieusement tous les deux issus de productions italiennes. En 1950 le Ring de la Scala de Milan était capté avec l'urgence du direct mais dans des conditions techniques assez précaires (et avec des bruits de scènes envahissants). En 1953 Furtwängler dirige, en "live" à raison d'un acte par soirée, ce Ring complet pour la RAI de Rome, en vue d'une future diffusion radiophonique. Cette version bénéficie avant tout d'un son meilleur que la version de 1950. On y appréciera également un plateau vocal globalement supérieur, avec la Brünnhilde incandescente de Martha Mödl, l'Albérich ténébreux de Neidlinger (qui serait dès cette année l'Albérich de toutes les grandes productions de Bayreuth), le solide Siegmund de Windgassen, mais encore le Siegfried de Suthaus, la Gutrune de Jurinac, le Hagen (et le Fafner) de Greindl, et le Mime de Julius Patzak. Le Wotan profondément humain de Ferdinand Franz est capté bien trop tard, la voix est usée et peine à venir à bout de sa Walkyrie; il était un peu meilleur à la Scala (quoique déjà très diminué), tout comme la Sieglinde de Hilde Konetzni. Gottlob Frick enfin est un Fafner de luxe dans L'Or du Rhin, et un Hunding honorable dans la Walkyrie.
Mais ce Ring de 1953, comme celui de 1950 à la Scala, vaut surtout pour la vision unique de l'oeuvre par Furtwängler : une présence théatrale exceptionnelle, une atmosphère urgente et tendue, une alchimie orchestrale extraordinaire, puissante et raffinée, qui rend à l'orchestre sa dimension d'acteur wagnérien à part entière. Furtwängler crée une interprétation intensément dramatique, cisèle les transitions, sculpte les détails, invente des climats, façonne une vision. Une véritable leçon de chef, valable pour ses 2 Rings, d'autant plus remarquable qu'elle est réalisée dans les deux cas avec un orchestre peu habitué à ce genre d'exercice et sommes toutes assez moyen (mais pas si mauvais qu'on l'a dit parfois; les vents et les cuivres ne sont guère exempts de reproches, mais les cordes sont souvent étonnantes; notons tout de même une qualité d'orchestre sensiblement supérieure dans la captation à la Scala... lorsque le son le laisse entendre).
La direction, elle, est donc ni plus ni moins que géniale, et sert véritablement d'écrin à une interprétation vocale très satisfaisante en général (avec des faiblesses, comme dans la plupart des Rings, finalement !). Ce coffret n'est sans doute pas la version à conseiller pour entrer dans l'univers wagnérien, mais elle constitue sans conteste une grande version de complément (tout comme la version de la Scala), même si elle s'adresse avant tout aux amateurs et collectionneurs wagnériens.
Et s'il faut citer une référence, faut-il rappeler que cette même année 1953 à Bayreuth, Clémens Krauss établira sa version superlative avec les immenses Hans Hotter et Astrid Varnay (et Windgassen cette fois en Siegfried); une référence absolue disponible maintenant chez Orféo dans un son exceptionnel (voir
Wagner : Der Ring des Nibelungen (Coffret 13 CD)). Ah, si seulement Furtwängler...