Parmi les 13 parutions prévues par EMI pour célébrer le 40ème anniversaire de la disparition d'Otto Klemperer, celui-ci figure certainement dans le peloton des immanquables. Il porte pourtant sur deux compositeurs avec la musique desquels Klemperer entretenait un avis partagé : Richard Wagner et Richard Strauss.
Au début 1960, pour les 75 ans du chef allemand, EMI enregistre deux albums consacrés à la musique orchestrale des opéras de Richard Wagner; une double réalisation exceptionnelle qui appelera un troisième album l'année suivante. A la tête de son Philharmonia, Klemperer donne ainsi au disque des enregistrements qui feront date; toutes les qualités habituelles du chef trouvent en effet une voie idéale dans l'expression wagnérienne. Une lecture intransigeante et carrée, mais aussi vivante et colorée, parcourue d'impartialité tout autant que de lumière. En outre rien ne paraitra lent ici; on se laissera même surprendre par la vivacité sous-jacente et la motricité évidente de ces captations, et toujours par cette intensité immédiate, comme une électricité permanente qui force l'enthousiasme.
Globalement cette anthologie orchestrale est donc un sommet discographique et un must absolu. Parmi les pages enregistrées, toutes exceptionnelles, il faut souligner une oeuvre particulière : Siegfried-Idyll. Klemperer y impose l'utilisation d'un ensemble réduit de 13 musiciens, tel que Wagner l'avait produit à l'origine pour l'anniversaire de Cosima. L'oeuvre y gagne de merveilleuses couleurs intimistes, sublimées par les pupitres du Philharmonia qui font là une démonstration de leur excellence.
En 1960 et 1961, parallèlement à ces Wagner, Klemperer réalise aussi ses rares incursions studios dans la musique de Richard Strauss. Un compositeur que Klemperer connaissait pourtant bien, depuis leurs premières rencontres un demi siècle plus tôt, et dans le répertoire duquel deux oeuvres en particulier exercaient un attrait particulier : d'abord Mort et Transfiguration dès la jeunesse du chef, plus tard les Métamorphoses dès leur composition au sortir de la guerre. De ces deux chefs d'oeuvres, Klemperer donne ici une version superlative, constituant des références absolues depuis leur sortie il y a 50 ans. Les poèmes symphoniques Don Juan et Till, ainsi que la Danse des septs voiles, complètent de superbe manière ces captations straussiennes qui sont l'un des grands attraits de ce coffret.
L'année suivante, en 1962, Klemperer revient à Wagner pour deux captations avec la voix somptueuse de Christa Ludwig : il enregistre l'un des plus beau cycle de Wesendonk-lieder qui soient, et une mort d'Isolde à rendre jalouses les plus grandes. Deux must à nouveau, souvent réédités, et que les wagnériens possèdent déjà probablement en triple exemplaire.
Curieusement sans doute, et bien qu'il n'ait plus dirigé Wagner à la scène depuis la seconde guerre mondiale, ce n'est qu'à la fin des années soixante que germe chez ses producteurs l'idée d'enregistrer un Ring avec Klemperer; mais comme ce fut le cas déjà pour Furtwängler, cette idée qui laisse rêveur sera venue bien trop tard. Klemperer ne gravera finalement que l'Acte 1 complet (en 1969), et les Adieux de Wotan (l'année suivante).
Une Walkyrie qui fascine d'abord par sa lecture orchestralement très fouillée, disséquée, où chaque détail orchestral devient audible; mais une interprétation qui déconcerte aussi, par sa lenteur inhabituelle et finalement anti-scénique. On sait que dans ses dernières années Klemperer avait tendance à adopter des tempi de plus en plus lents; cela se ressent particulièrement dans cette Walkyrie, qui ne pourra jamais "décoller", se muant en une sorte de grande (et absolument superbe, de ce point de vue) symphonie chantée, dans laquelle se trouve anihilée la théatralité dont cette partition regorge pourtant d'un bout à l'autre.
Klemperer choisit volontairement des solistes en début de carrière; des chanteurs qui ne sont déjà pas forcément idéaux sur le papier, et qui sont mis à la peine par les circonstances (on les comprendra), mais qui nous offrent tout de même de beaux moments. Même avec ses limites vocales, on appréciera le timbre sombre de Helga Dernesch (qui fut à tort ou à raison l'une des favorites de Karajan), et les efforts plus que louables de William Cochran, alors jeune ténor américain de 26 ans, qui avait auparavant remporté le prix de la nouvelle Fondation Lauritz Melchior, et qui jusque là avait principalement à son actif le rôle du Vogelgesang des Maîtres-Chanteurs et celui de Froh dans l'Or du Rhin. Hans Sotin, tout juste trentenaire, aurait pu faire un Hunding très intéressant s'il faisait preuve de plus de caractérisation vocale (rendue plus difficile sans doute par le tempo, une fois de plus). Enfin, dans la lente somptuosité orchestrale des Adieux de Wotan, Norman Bailey nous offre un Wotan digne d'intérêt, avec une voix ample et un timbre luxueux, même s'il pêche aussi par un certain manque de caractérisation.
Au total, une collection d'indispensables de toute discothèque wagnérienne et straussienne, avec en complément des témoignages de la Walkyrie que les collectionneurs seront heureux de retrouver (mais ce ne sont pas ces Wagner-là auquel on reviendra le plus). On regrettera donc amèrement (et malheureusement éternellement) de n'avoir pas envisagé ce Ring quelques années plus tôt, par exemple au moment des pages orchestrales (avec lesquelles le contraste dynamique est souvent saisissant).
On pourra aussi regretter que EMI n'ait pas cru bon d'inclure dans ce coffret la seule intégrale studio wagnérienne de Klemperer, un Vaisseau Fantôme qui s'est aussi inscrit dans les plus grands, en
version officielle, ou dans l'unique et électrique
captation "live". A noter encore, pour info, un Lohengrin live datant de la période Budapest (paru un moment
chez Urania).