Comme la plupart des enregistrements dirigés par Solti et réalisés par DECCA, la direction, dès l'écoute de la scène d'ouverture ou l'ambiguïté décadente de la vie vénusienne est particulièrement bien exprimée (la version de 1995 dirigée par Metha retranscrit visuellement toute cette ambivalence de manière assez juste) se fait d'une précision millimétrée, calibrée avec une rare cohérence, animée par ce que tous les pseudo détracteurs de Solti lui reprochent sempiternellement, c'est à dire une aisance dramatique certaine, doublée d'une aptitude à retranscrire la partition de manière, certes dès fois un peu brusque, à la limite de l'âpreté, mais également d'une douceur et d'une poésie que les autres versions se sont contentées de simplement effleurer, tandis que le chef, pour sa part, semble embrasser à bras le corps. Un chef non atteint de la pénible maladie du « demi-sentiment » - surtout chez Wagner - est plutôt agréable à écouter. Cette version parisienne de Tannhäuser n'échappe donc pas à la « patte » expressionniste de Solti.
L'ouverture, si expressive dans presque tous les opéras de Wagner, est rendue de manière passionnée et passionnelle. Les tempi, assez rapides, permettent au drame de se mettre en place assez rapidement. De manière identique aux Maîtres-chanteurs ou aux Fées, des choeurs particulièrement émouvants viennent clore l'ouverture pour laisser place aux solistes de l'acte I. Kollo, dans le rôle de Tannhäuser, obtient là - à mon sens - le rôle qui semble le mieux mettre en valeur ce timbre plein aux médiums héroïques et aux aigus assurés (quoique toujours un peu laborieux, collant cependant assez bien avec les tourments du ledit rôle). Kollo, du moins durant ce premier acte, peut se targuer d'incarner un rôle que l'on ne peut à présent ne plus voir autrement que par lui. Son monologue : « Die töne Lob ! [...] » est interprété avec beaucoup de justesse psychologique, sorte de lassitude mêlée à une profonde exaspération matinée d'une mélancolie certaine pour cette vie qui semble ne plus lui correspondre (il est vrai que les conditions d'enregistrement ne peuvent qu'amplifier cette aisance que l'on devine toutefois naturelle). Si l'on compare avec l'autre grand enregistrement de référence, c'est à dire la version enregistrée à Bayreuth et dirigée par Sawallisch en 1962 avec Windgassen dans le rôle titre, il est indéniable de remarquer que celui-ci transporte en son chant l'émotion extraordinairement cassée qui est normalement la sienne durant le troisième et dernier acte. A contrario, le Tannhäuser du premier acte, quoique affaiblit, n'a connu ni son voyage rédempteur à Rome, ni la perte de celle qui le fit - entre autre - quitter son venusberg étouffant de superficialité. Pour sa part, Kollo interprète avec une flamboyance bien à lui ce héros « première version », encore vierge de toute cassure trop profonde.
Ludwig, dans le rôle de Venus, incarne également assez bien la tentatrice qui sait tour à tour être enjôleuse ou semblable à une harpie au sens grec du terme. La tessiture de Ludwig, encore épargnée de ce côté matrone typiquement « flagstadien », souple et ne s'effilochant pas dans les aigus, recèle un charme dont le personnage a indéniablement besoin (que l'on se rappelle la Venus terriblement charmante - il est vrai aidée par un physique dès plus avantageux - de Waltraud Meier. A contrario, on s'empressera d'oublier l'interprétation âpre au timbre émotionnellement assez mal structuré de Bumbry). Le duo Ludwig/Kollo ne pâtit donc pas d'un déséquilibre vocal que nous ne pouvons que regretter dans certaine autre version. Pour atteindre un triptyque des plus cohérent, la baguette généreuse de Solti distille une tension sous-jacente, lancinante mais pourtant bien réelle, à certain moment éclatante au grand jour, à d'autre murmurée à travers une lecture avant tout cohérente de la partition. Réactif et suivant au millimètre près cette forme de direction emportée et terriblement généreuse, le Philharmonique reste fidèle à sa réputation.
Rarement, une osmose solistes-chef-orchestre aura été aussi nette, soulignée de manière aussi naturelle.
La scène 2 débute par l'arrivée massive des Pélerins (qui n'ont rien à envier aux légendaire choeurs de Pitz) entrecoupés du chant terriblement innocent du jeune Pâtre jouant de la tenora. La distorsion, avant tout musicale, expose de manière abrupte et pourtant si naturelle la rencontre de deux monde totalement opposé, viril et puissant d'un côté, innocent et enfantin de l'autre.
Solti accentue volontairement cette fameuse distorsion déjà présente au sein de la partition et la laisse éclater à travers cette rencontre qui se révèle être - à mes yeux - un des moment les plus émouvant et les plus inventifs chez Wagner. Cela, aucune autre version propose une telle lecture des événements (en partie parce que le rôle chantée par une soprano ampute toute candeur au rôle), un tel partie pris, dans le but évident de faire confronter deux schémas à la base antinomistes, des hommes bravants les dangers d'un pèlerinage dans un but bien précis d'un côté et la candeur d'un enfant faisant paître ses brebis, seul, loin de toute civilisation de l'autre. L'enregistrement studio permet des effets plutôt réussie, c'est à dire que l'on peut deviner le sens de la marche des Pélerins à travers leurs « déplacements », comme si nous assistions nous-mêmes à cette parade des plus impressionnante. Habile procédé que seul le studio peut permettre.
Les rôles secondaires sont, dans l'ensemble, plutôt bien abordés. Bailey, dans le rôle de Reinmar, confère toujours à ses personnages - à l'exception notable de son Hollandais dirigé également par Solti - un timbre au vibrato assez intense, apportant une lourdeur qu'une psychologie du rôle ainsi qu'un « métier » évident parvient cependant à rehausser de temps en temps. Les autres chevaliers ménestrels habitent leurs rôles respectifs de manière cohérente et particulièrement juste.
Mention spéciale au Wolfram de Braun.
Dernesch confère à Elisabeth une fragilité combative qui rend l'approche du ledit rôle assez intéressant, d'autant plus doté de nuance des plus fine alors que sa puissance, que l'on sent couver dès fois de manière impressionnante, est laissée intelligemment de côté pour embrasser un rôle que l'on devine assez difficile à interpréter (Secunde, dans la version Metha, campe également une Elisabeth des plus réussie).
Le 3ème acte, sans pour autant le déshonorer - loin de là - confère à kollo une approche un peu légère du Tannhäuser rédempteur et atteint d'étranges hallucinations, couvant une folie que l'on sent, plus le drame avance, s'encrer en lui de manière irrémédiable (intéressant de mettre en parallèle la mort de Tannhäuser et de Siegfried, atteint tout d'eux, lors de leur agonie, d'un état hallucinatoire, voire délirant assez troublant). Excellant dans une fougue se mariant particulièrement bien avec son timbre, Kollo ne parvient cependant pas à toucher du doigt la cassure ineffaçable qui est celle du héros lors de ce dernier acte. Dommage, parce que l'on sent que la volonté est là et le désir de bien faire également. Sans version comparative, son interprétation se révélerait être des plus satisfaisante, voire particulièrement juste. Mais voilà, Windgassen est passé par-là, et il est tout simplement phénoménal. Et quand je dis phénoménal, je pèse mes mots.
Hurlant au propre comme au figurer son désespoir, brisé, terrassé par cette chape de plomb se refermant peu à peu sur lui, Windgassen, survolté comme rarement un soliste l'a su l'être dans ce rôle, teinte ce final d'une lumière étrange, étouffante, extrême, émotionnellement à la limite de ce qu'une voix peut atteindre. Bref, un sommet du chant wagnérien. Jamais atteint. Et je pense, sans aucun regret, qu'il ne le sera jamais.
Après une interprétation si époustouflante, tout soliste paraîtrait transparent. Kollo, le talent aidant, reste bien dans la lumière, il est vrai une lumière un peu pâle à certain moment, mais sa présence renforce ces quelques manquements auréolés à l'extrême par Windgassen et son inoubliable interprétation.
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