J'ai écrit le commentaire suivant au moment de la parution de cette réédition. Je découvre aujourd'hui qu'Amazon l'a depuis supprimé, je le soumets donc à nouveau.
"Tristan et Isolde", c'est d'abord... Tristan et Isolde. René Kollo, en Tristan, n'a ni la voix de Melchior ou de Lorenz, ni la bravoure de Suthaus, Vinay ou Vickers. Notre pauvre héros est de toute façon tout entier mobilisé par l'émission de toutes les notes et la tenue de toutes les valeurs ; il ne lui reste aucune marge de manoeuvre pour exprimer un éventuel génie interprétatif (comparer avec le sublime Ben Heppner). Reste un organe uniformément clair, très ténor, ce qui peut lasser dans les immenses monologues du III. L'Isolde suscite moins de réserves : entendre un ténor clair chanter pendant une heure peut fatiguer l'oreille, quelque et aussi belle que soit sa voix, alors que ce problème ne se pose pas de manière aussi... aiguë pour un soprano. En outre, le timbre de Margaret Price est autrement plus beau que celui de son partenaire, et son chant incomparablement plus soigné. Pour autant, cette voix de Comtesse Almaviva manque cruellement de couleurs et d'ampleur dans les imprécations du I (comparer "Mir erkoren" et "Er sah mir in die Augen" avec Nilsson). En revanche, fort dignes de leur rôle sont les voix de la formidable Brigitte Fassbänder et de Kurt Moll, ce dernier quand même un peu pâteux. En ce qui concerne DiFiDi, comme d'habitude, chacun choisira son camp : caractérisation géniale, époustouflante analyse littéraire pour les uns, pure fantaisie vocale, recherche d'originalité tournant à vide pour les autres ; le débat n'est pas près d'être tranché. Au total, vu la proportion, énorme, de l'opéra chantée par les deux rôles-titre, cette version ne peut en aucun cas être comparée à Böhm (DG) ou Furtwängler (EMI), et encore moins aux plus grands enregistrements sur le vif. Et pourtant... il y a encore l'orchestre et le chef, qui font valoir deux atouts décisifs. Le premier est la transparence de l'épais tissu polyphonique wagnérien, qui constitue une plus-value inestimable par rapport aux enregistrements bayreuthiens : on a l'impression d'entendre, à vue de nez, 5 fois plus de notes que d'habitude, dont de saisissants traits de cordes, habituellement noyés dans la fameuse fosse mystique. Le deuxième point saillant de ce coffret, c'est l'incroyable dynamisation de la masse orchestrale, qui, sous la férule de Carlos Kleiber, escalade les crescendos avec une vitesse, en en même temps une continuité, effarantes, et jette ses phrases avec une énergie, une expressivité qui là aussi renouvellent l'écoute de ce chef-d'oeuvre. Sur les deux plans, clarté et vivacité, la virtuosité, la couleur de la Staatskapelle de Dresde, son équilibre tonal si particulier, haut perché, ses timbres tranchants, en font l'orchestre idéal pour cette interprétation précise. Au bout du compte, le Tristan de Kleiber semble moins un drame scénique se jouant entre (aux deux sens du terme) plusieurs personnages qu'une expérience personnelle et intérieure. Intérieure par conséquent à la personne du chef d'orchestre qui assume la totalité de l'oeuvre. Tout se passe donc dans le scintillement de l'orchestre, dans son mouvement de flux et de reflux si distinctif. Dans cette optique ouvertement "artificielle", car abstraite, "délocalisée" de la scène comme de tout contexte, une optique où le silence prend une importance inconnue jusqu'à présent dans l'interprétation de Tristan (entendre les pianissimi à l'orchestre), les voix faméliques de Price et Kollo trouvent un semblant de justification, car elles n'ont plus alors à se projeter vers l'extérieur mais à déposer des mots sur la vague musicale. Dans un sens, ils participent à l'onirisme de cette version. Ce coffret est à recommander soit pour approfondir, mais alors il sera difficile de se laisser faire par les voix, soit pour une première approche, et dans ce cas il faudra le compléter par une ou des versions à grandes voix. Avec de toute façon un grand merci à Carlos Kleiber d'avoir apporté du nouveau.