Ce n'est surement pas la meilleuure version de Tristan; pourtant, je trouve personnellement qu'elle vaut bien mieux que ce qu'on en dit le plus souvent.
Certes, le Karajan des années 70 est bien loin de celui de 1952 quans il portait l'oeuvre à incandescence à Bayreuth avec le concours de Mödl et Vinay, Isolde et Tristan exceptionnels d'engagement. En 72, Karajan privilégie le beau son et nous gâte avec un Berliner Philharmoniker somptueux.
La distribution est du meilleur niveau avec Christa Ludwig et Karl Ridderbusch qui étaient alors les références dans Brangäne et Marke. Walter Berry, baryton un peu éclipsé par les Fischer-Dieskau, Prey ou Wächter, ne démérite pas en Kurwenal un peu fruste. On nous offre même le luxe d'avoir Peter Schreier dans 2 petits rôles.
Reste les deux rôles titres dévolus à l'immense ténor canadien Jon Vickers et à Helga Dernesch qui gagna petit à petit ses galons de chanteuse wagnérienne en interprétant d'abord les "petits rôles" mais qui n'atteignit jamais la notoriété de ses ainées, les Mödl, Varnay ou encore Nilsson.
Personnellement, même si je trouve la voix un peu fragile pour ce rôle écrasant, je la trouve belle et s'intégrant finalement bien dans la conception de Karajan.
Vickers lui, déborde de cette conception un peu trop lisse et nous livre un Tristan magnifique, déchiré et déchirant surtout à partir de la fin de l'acte 2. Comme avec tous les rôles qu'il aborde, Vickers investit entièrement son personnage; il l'habite jusque dans la démesure et tant pis s'il n'a pas tout à fait la voix d'un Heldentenor wagnérien, il arrive à nous faire croire qu'il est Tristan !