Générique, sur fond de plans relativement saccadés et de didgeridoo, des images assez picturales d'une terre rocheuse à un mur de brique. Puis une grande ville - Adelaide - avec son fourmillement de piétons pressés. Des personnages qui constituent une famille, mais qui semblent bien séparés les uns des autres. Une bande-son pleine de voix et de parasites (ceux de la radio). Puis trois personnes de cette famille se retrouvent dans une voiture dans le désert. Pas de doute, nous sommes dans un film du début des années 70, qui peut faire penser par son style à bien d'autres, non seulement à ceux du cinéaste Nicolas Roeg lui-même, mais aussi, mettons, au
Zabriskie Point d'Antonioni.
Par la grâce d'un événement que je ne compte pas vous révéler - à ce titre, je vous conseille de ne pas lire le synopsis ci-dessus, à moins que vous ne souhaitiez pas avoir de surprise - les deux enfants qui se trouvent dans cette voiture se retrouvent isolés dans le désert. Cette adolescente et son petit frère poupin, tous deux engoncés dans leur blazer d'écoliers anglais, détonnent autant dans le paysage que les enfants échoués sur leur île dans
Sa Majesté des mouches. Au moment où leur situation devient critique, un Aborigène vient à leur rescousse et va faire un bout de chemin avec eux. Le titre fait référence au rite d'initiation des jeunes hommes aborigènes, qui à 16 ans environ doivent momentanément quitter leur communauté et retourner se mettre au contact de leur terre d'origine, prouvant ainsi qu'ils ont une connaissance intime du territoire, peuvent y survivre et subvenir à leurs besoins. Il est évident que si ce "walkabout" est bien celui du jeune Aborigène, la traversée du désert de ces deux jeunes Anglais perdus par la force des choses en devient également un, fait office de rite initiatique auquel leur culture ne les préparait pas à faire face.
Même un peu affaibli par quelques effets de caméra et de montage peu subtils (et sans doute passablement datés à présent), Walkabout est un film beau et intrigant de bout en bout. De par la façon très variée dont il montre la nature sauvage tout d'abord, ce paysage minéral, cette terre craquelée abandonnée aux varans et aux fourmis, ces masses rocheuses inhospitalières. Par la façon dont il convoque tout un bestiaire, qui, comme dans
un film de Terrence Malick, est aussi indifférent que le reste de la nature environnante et pourtant semble observer ce que les êtres humains ont à subir. Et bien sûr également par la manière dont il construit les relations entre ces trois personnages en les rendant attachants mais sans jamais céder au convenu ou à la nunucherie.
Walkabout n'est en effet pas une fable lénifiante sur la rencontre de deux cultures, même si par bien des aspects il dit des choses de cette rencontre. En revanche, il n'échappe pas tout à fait à la dimension de discours, très en vogue à l'époque, sur l'état de la civilisation blanche et son désir de mort - ne va-t-elle pas d'ailleurs vers sa propre suppression, non sans avoir tout tué et laminé sur son passage? Walkabout est aussi un film fondamental pour ce qui touche à la représentation des Aborigènes au cinéma. Jusque là cantonnés à des rôles de faire-valoir ou de méchants, au mieux de "tracker" (pisteur) au service des blancs - brefs, à ceux de l'Indien stéréotypique des westerns américains - les personnages aborigènes ne seront (presque) plus jamais les mêmes après les films tournés à cette époque, Walkabout étant le plus important de tous. Alors que, comme les Amérindiens, les Aborigènes exigeaient à cette époque que leur existence et leurs droits soient pleinement reconnus, il aura fallu des regards étrangers - Nicolas Roeg est anglais - pour que la représentation change en Australie. Pour la première fois, un Aborigène était non seulement un personnage principal "positif", mais il était surtout montré comme désirable, par son corps comme par son mode de vie.
Ce film créa de ce fait une véritable "star" aborigène. Depuis, David Gulpilil, acteur et danseur, a participé à la plupart des films australiens ayant des Aborigènes en leur sein, parfois en jouant les utilités (dans un Crocodile Dundee de médiocre mémoire, par exemple), le plus souvent en collaborant avec les metteurs en scène pour des résultats de grande qualité. On peut citer Rabbit Proof Fence /
Le Chemin de la liberté de Philip Noyce, mais je retiendrai surtout les films de Rolf de Heer,
The Tracker et
Ten Canoes, ainsi que le formidable western australien de John Hillcoat,
The Proposition (voir mes commentaires sur ces deux derniers films). Dans le cas de
Ten Canoes / 10 canoës, 150 lances et 3 épouses, film admirable émanant littéralement de la culture et des récits aborigènes, on peut dire que Gulpilil est véritablement au coeur de la conception du projet (voir mon commentaire).
C'est justement essentiellement autour de la figure de Gulpilil que s'articulent les compléments de cette excellente édition Potemkine. "One Red Blood", un documentaire de 57', lui est consacré. Des plus intéressants, il est éloquent sur sa propre vie et sur les conditions de vie de sa communauté. On trouve également un entretien avec une ethnologue et un spécialiste du cinéma australien (22'), qui reviennent sur l'importance du film et de Gulpilil et tracent des perspectives sur l'évolution de la représentation des Aborigènes dans le cinéma australien. Un entretien avec Jenny Agutter (20') complète cet ensemble pertinent. Si l'on ajoute à cela une copie de très bonne qualité, on comprendra aisément que l'édition de ce film ne doit pas se rater. Potemkine est désormais assis comme un des très bons éditeurs de la place (cf.
Requiem pour un massacre ou
les coffrets des premiers films de Nikita Mikhalkov par exemple). Souhaitons-leur longue vie, et de continuer à faire redécouvrir des films délaissés en les mettant en valeur de si belle façon.
P-S. Le titre de mon commentaire provient d'un poème de A.E. Housman, un autre que celui, très connu, dont on entend des vers à la toute fin du film.