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Warda [Broché]

Sonallah Ibrahim , Richard Jacquemond

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Descriptions du produit

Extrait

Le Caire, septembre 1992 Dès lors que j’ai décidé de faire ce voyage, j’ai cessé de la voir en rêve. Jusqu’à ce jour, elle hantait mon sommeil. Je la voyais toujours au milieu d’une foule de gens couchés sur des sofas, comme dans les tableaux romains, ou comme au paradis. Nous étions dans une salle très vaste, ou sur le pont d’un navire. A chaque fois, elle se tournait vers moi avec un regard mystérieux, à la fois interrogateur, complice et séducteur. Je me rapprochais d’elle, étonné de son consentement, jusqu’à la côtoyer. Elle m’encourageait d’un sourire discret. J’approchais davantage, je la touchais, plaquais une jambe contre la sienne. Alors, me faisant face de tout son corps, indifférente aux gens autour de nous, elle m’attirait à elle ; je sentais contre mon corps tendu chaque courbe et chaque repli caché de son corps. Tandis que je jetais des regards furtifs vers les autres, de peur qu’on ne remarque notre manège, mon plaisir montait en puissance, mais avant qu’il n’atteigne son terme, la scène changeait brutalement. De rares fois seulement, mon émotion était si forte qu’elle emportait tous les barrages et me laissait, au réveil qui venait aussitôt après, trempé, enflammé, comblé. Cette vision d’elle, toujours forte, extraordinairement claire et marquante, me poursuivait bien au-delà du réveil ; je restais alors sous l’effet de sa présence active, ayant perdu tout sens du réel, incapable de distinguer entre le rêve et la réalité, un moment en proie à l’illusion que je pourrais retrouver le souvenir de quelque chose qui était vraiment arrivé. Et je m’émerveillais des circonstances qui voulaient que ce fût elle qui remonte à la surface de tous les événements et de toutes les femmes de ma vie depuis la dernière fois où je l’avais vue, il y a plus de trente ans, alors que je ne l’avais jamais connue de près et que notre relation n’avait jamais pris la tournure intime qu’elle avait dans le rêve. Pourquoi avait-elle choisi, ou plutôt pourquoi avais-je choisi, moi, ce moment précis pour qu’elle apparaisse avec cette force et cette soudaineté, ce moment où j’entrais à grands pas dans la sixième, et peut-être dernière, décennie de ma vie ? Mascate, septembre 1992 – Mets la ceinture, mon vieux, sinon on est foutus, dit Fathi en bouclant la sienne. Ici, c’est pas comme chez nous, ils ne rigolent pas avec le code de la route. Ce n’est plus chez nous, avais-je envie de lui dire, mais je me suis abstenu, pour nous éviter une vaine discussion politique. Tandis qu’il quittait le parking de l’aéroport, je me suis soumis. Je dus m’y reprendre à deux ou trois fois pour boucler la ceinture, m’attirant une réflexion moqueuse de Fathi. Un peu plus âgé que moi, plus gros, plus gai aussi, il fredonnait sans arrêt toutes sortes de mélodies : musique arabe, classiques européens, opéras, ou des airs de sa composition — c’est son métier. Il était en chemise à manches courtes ; à côté de lui, avec tous mes vêtements, j’avais une drôle d’allure. Je voulus ôter ma veste, mais il m’arrêta : – Garde-la, la voiture est climatisée. – Je ne m’attendais pas à cette chaleur. Je n’ai pris que des vêtements d’hiver. – Ce n’est pas un problème. Demain on ira t’acheter tout ce qu’il te faut. Il conduisait sa voiture japonaise sur une chaussée lisse comme la soie, éclairée par des réverbères, vierge de toute trace de vie, parsemée de gendarmes couchés où il ralentissait et braquait légèrement pour les franchir à l’angle adéquat, exactement comme il faut. Après plusieurs ronds-points, l’espace de part et d’autre de la route commença à se remplir de maisons d’habitation, la plupart d’un seul étage. – Souviens-toi toujours de cette route, c’est la principale. Avenue Qabous. C’est la plus longue du pays, elle finit au port. Le port Qabous. Peu après, il ajouta : Maintenant, on va passer devant Qabous City, à droite. – Tout porte son nom ? – Exactement comme chez nous. Mais lui, il le mérite. Ce pays n’était rien avant qu’il ne prenne le pouvoir. Bien qu’il y eût très peu de circulation, il conduisait prudemment, au contraire de son habitude au Caire autrefois. Il s’arrêta même à un feu rouge alors que nous étions la seule voiture de part et d’autre du carrefour et qu’on ne voyait pas l’ombre d’un piéton. Tout s’expliqua quand une voiture de police apparut à côté de la nôtre. – Si tu veux conduire ici, il te faut un nouveau permis, et l’examen est sérieux, me dit-il en redémarrant. Ils ne reconnaissent pas le permis égyptien. – J’ai un permis international. – Inutile. Il faut le permis omanais. Ils savent comment on obtient le permis chez nous. Il se mit à fredonner le dernier tube de Cheb Khaled, puis s’arrêta un instant pour me dire : – Ça ne m’étonne pas que tu aies attendu ton visa des mois, c’est courant. L’étonnant, c’est qu’ils aient fini par te le donner. Il n’y a pas vraiment de quoi s’étonner. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, depuis longtemps. Après avoir longé des masses sombres, nous sommes arrivés dans un quartier de construction récente, bien éclairé et ordonné, à l’entrée duquel s’élevait l’inévitable Sheraton. – On est arrivés. Des voitures sont alignées de part et d’autre de rues tranquilles, bordées de vitrines éclairées regorgeant d’appareils électriques, de vêtements, de lunettes, de jouets. Il a fallu tourner longtemps avant de trouver une place. Je me libère de ma ceinture. Il m’aide à sortir mon sac de voyage du coffre, me demande de patienter une seconde, le temps de mettre en route l’alarme. – Il y a beaucoup de voleurs ? – Rares sont ceux qui s’y risquent. La police est implacable. Il suffit d’être soupçonné de vol pour se faire expulser. – Où ? – Dans ton pays. Un Omanais ne peut pas voler, il n’en a pas besoin. Le voleur est donc forcément un travailleur étranger. Indien, pakistanais, philippin. Ce sont eux qui font les boulots mal payés. Nous parcourons plusieurs rues à pied, tenant chacun le sac par une poignée, avant d’arriver au seuil d’un immeuble neuf de quatre étages, dont le rez-de-chaussée est occupé par un bureau de fret. L’ascenseur nous laisse au troisième. – Chafika dort depuis deux heures, dit-il en sortant une clé de sa poche. Il ouvre sans bruit. Nous traversons une petite pièce meublée d’une grande table, pour gagner un salon éclairé où trône un grand meuble de rangement contenant quelques livres, des bibelots et une énorme télévision. Je me jette sur un fauteuil tandis qu’il allume la télévision avec la télécommande. Le portrait du sultan Qabous apparaît derrière le présentateur du dernier journal télévisé. Une rose rouge qui porte le nom du sultan a été présentée dans une exposition florale quelque part en Europe. Je retiens Fathi qui veut changer de chaîne. Le présentateur retrace l’histoire de la rose : créée par une association hollandaise après deux ans de travail et d’expériences, elle se distingue par sa couleur éclatante, son parfum suave et sa longue tige… Baptisée Qabous en hommage à la contribution personnelle de l’illustre sultan au développement des relations internationales, la rose, qui portera à jamais son nom, lui a été remise à l’occasion des fêtes du vingtième anniversaire du sultanat.

Présentation de l'éditeur

Venu rendre visite à des parents, un couple d'Egyptiens de la classe moyenne expatriés à Oman, le narrateur découvre un pays rutilant de propreté et très policé. Il cherche vainement la trace de Warda et de son frère Ya'rib, deux omanais qu'il a cornus à l'Université du Caire dans les années 1950. Tous deux, comme le narrateur, militaient dans des partis de gauche plus ou moins clandestins, avant de quitter le Caire pour Beyrouth. Au début des années 1960, ils s'engagent dans ce qui va devenir la guérilla du Dhofar.
Quand il va désespérer de jamais les retrouver, le narrateur est abordé par un jeune homme qui lui remet le premier cahier du journal intime de Warda et lui promet la suite. A partir de là. selon un procédé familier à Sonallah Ibrahim, la narration est entrecoupée de chapitres formés de ce carnet de bord d'une révolutionnaire des années 1960. A travers elle, le lecteur revit l'épopée des guérilleros du Dhofar. Les premiers chapitres du carnet sont marqués par l'optimisme. La guérilla s'implante dans la région, recrute aisément parmi les Dhofaris traditionnellement rebelles à l'autorité. L'éviction des Britanniques d'Aden et l'instauration d'un régime marxiste dans le Sud-Yémen voisin (1967) confortent Warda dans ses convictions. Plus dure sera la chute... A partir de 1970, Qaboûs, nouveau sultan, avec le soutien militaire britannique, va reconquérir le terrain perdu et surtout lancer la modernisation du pays qui va lui donner une base populaire. Tandis que le régime d'Aden prend peu à peu ses distances pour tenter de rompre avec son isolement régional, Warda et ses hommes doivent désormais combattre dans des conditions de plus en plus difficiles. Repoussés dans des régions toujours plus inhospitalières, ils finissent par se perdre aux confins du Rob’ el-Khâli, le désert infranchissable qui sépare l'Arabie saoudite du Yémen et d'Oman, où Warda trouve la mort dans des circonstances troubles.

Avec Warda, Sonallah Ibrahim construit peut-être son plus beau personnage romanesque, en tout cas le premier qui ne soit pas un anti-héros. Loin de Zeth, petite-bourgeoise ridicule et sans cesse ridiculisée par son créateur, loin de Charaf, adolescent falot et inconsistant sans aucune maîtrise Sur son destin, Warda change le monde; elle est belle, courageuse, lucide. Elle n'est pas l'incarnation désincarnée d'un idéal mais un être humain complexe, une femme libre de notre temps. A travers elle, l'auteur rend un magnifique hommage à l'idéal révolutionnaire des années 1960 et à ceux qui y ont sacrifié leur jeunesse et parfois leur vie.

Quatrième de couverture

Venu rendre visite à des parents expatriés à Mascate, dans le sultanat d’Oman, le narrateur cherche vainement la trace de Warda et de son frère Yaarob, deux Omanais qu’il a connus à l’université du Caire dans les années cinquante. Tous deux, comme lui, militaient dans des partis de gauche plus ou moins clandestins, avant de quitter Le Caire pour Beyrouth. Au début des années soixante, ils s’engagent dans ce qui va devenir la guérilla du Dhofar.

Quand il désespère de jamais les retrouver, il est abordé par un jeune homme qui lui remet le premier cahier du journal intime de Warda et lui promet la suite. Sa propre quête se double dès lors du récit de Warda qui raconte elle-même l’épopée des guérilleros du Dhofar, des premières victoires à la reprise en main par le nouveau sultan.

Avec Warda, Sonallah Ibrahim construit son plus beau personnage romanesque, le premier qui ne soit pas un antihéros. Warda veut changer le monde ; elle est belle, courageuse, lucide. Elle n’est pas l’incarnation d’une idée mais un être humain complexe, une femme libre de notre temps. A travers elle, l’auteur rend un magnifique hommage à l’idéal révolutionnaire des années soixante et à ceux qui y ont sacrifié leur jeunesse et parfois leur vie.

L'auteur vu par l'éditeur

Né en 1937 au Caire, Sonallah Ibrahim a fait des études de journalisme. Arrêté avec des centaines d’autres militants de la gauche égyptienne en 1959, il ne fut libéré qu’en 1964. Journaliste en Egypte puis à Berlin, il est également l’auteur de romans scientifiques pour les jeunes. Il vit au Caire.

En France, ont déjà été publiés : Etoile d’août (Sindbad, 1987) et, chez Actes Sud, Le Comité (1992), Cette odeur-là (1992), Les Années de Zeth (1993 ; Babel, 2002) et Charaf ou l’Honneur (1999).

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