Voici l'intégrale de la légendaire série d'Alan Moore publiée par les éditions Urban Comics, la filière de Dargaud ayant gagné la distribution des titres "DC comics" en France. Cette version reprend la traduction de l'édition Delcourt réalisée par le romancier Jean-Patrick Manchette, bien supérieure à celle des éditions Panini Comics (éditeur détenant les droits de DC Comics avant qu'Urban ne les obtiennent), qui avaient réédité ce matériel en 2008. Attention, le lecteur habitué aux anciennes productions Panini ne doit pas s'attendre au même type d'édition. Les volumes de la collection "Absolute" par Urban ont le même format (28 x 19 cm) que ceux de la collection "deluxe" et "Dc Icons" anciennement édités par Panini, l'aspect glacé et la jaquette en moins, mais avec une pagination extrêmement plus généreuse.... Par contre, la version Delcourt demeure la plus impressionnante niveau format puisqu'elle mesurait 32 cm ! En revanche, cette nouvelle édition reprend le contenu de la version "Absolute" sortie aux USA, avec tous les bonus (croquis, couvertures originales, extraits des pages de scénario, story-board, etc.). La couverture est rigide et le papier, non glacé, est de très bonne qualité. Ce volume réunit donc l'intégrale du chef d'oeuvre d'Alan Moore dans une formule très volumineuse, d'un très bon rapport qualité/prix.
A noter que "Watchmen" est le premier ouvrage publié par Urban Comics. Une sacrée note d'intention !
Tout ayant été dit sur ce monument culturel qu'est "Watchmen" le comic book, j'ai envie de contourner un peu le sujet...
L'univers des super-héros n'est pas, contrairement à ce que l'opinion publique voudrait le faire croire, l'apanage des niais et des geeks régressifs. Pas du tout. Des personnages comme Superman ou Captain America ont évolué et sont loin d'être ridicules, creux, infantiles ou je ne sais quel autre sobriquet.
Oui, le super-héros l'était au commencement, en 1938 (avec le personnage de Superman, justement), tout au moins dans la forme et l'est resté longtemps. Il faut dire qu'il fut créé par deux adolescents à une époque où tout était à faire (Jerry Siegel et Joe Shuster ont 18 ans lorsqu'ils créent le personnage de Superman). Oui, l'univers des super-héros demeurera pendant plusieurs décennies un créneau pour les plus jeunes. Il faut avouer que jusque dans les années 80, il est soumis à un code rigoureux qui ne le destine pas vraiment aux adultes. Pourtant, les auteurs de comics y travaillent : Stan Lee apporte beaucoup de fond à ses créations (des préoccupations existentielles, une parabole sur le racisme, un développement mythologique...). D'autres le suivent et insufflent un discours politique à leurs histoires (Steve Englehart fait écho au scandale du Watergate avec la série Captain America). A l'époque, quelques comics proposent parallèlement des histoires horrifiques destinées à des lecteurs avertis et entérinent le fait que les super-héros sont réservés aux enfants.
C'est vrai, la culture "geek" va naitre de ce goût prononcé pour les fascinations régressives de l'enfance : le fantastique, la science fiction, les mondes merveilleux, les monstres, les surhommes. Mais au fait, tout ces concepts n'étaient-ils pas déjà présents dans les mythologies anciennes, si prisées par les amateurs de culture générale ? Si je ne me trompe, les philosophes et les psychanalystes n'ont-ils pas montré dès le départ un intérêt appuyé pour ces notions ?
Néanmoins, certains de ces jeunes lecteurs vont grandir en étant nourris de cette contre-culture, jusqu'à devenir auteurs eux-mêmes. C'est ainsi qu'à l'aube des années 80, des scénaristes et/ou dessinateurs comme Frank Miller ou Alan Moore commencent à s'imposer. Et c'est le choc. Le super-héros devient adulte, complexe, tourmenté, sombre, ambivalent. Et toute une génération de se reconnaitre à travers une flopée d'œuvres fédératrices.
A l'arrivée, des personnages comme Superman et Captain America, au départ incontestablement ridicules et propagandistes avec leur costume calqué sur le drapeau américain et leurs valeurs simplistes bourrées de stéréotypes et de bonne morale (quoique la première mouture de Superman, si j'en crois les anecdotes, était bien plus complexe), sont devenus des modèles de support critique. Et tout ça sans leur enlever leur substance originelle de héros mythologiques. Comme quoi, malgré leur naïveté, ils possédaient dès le départ les racines de leur future rédemption artistique ! De nos jours, à travers des scénaristes comme Grant Morrison, Ed Brubaker, Warren Ellis, Paul Jenkins, Mark Millar et bien d'autres encore, ils brillent à la lumière d'une ère postmoderne, où les acquis du passé nourrissent l'œuvre gorgée de sens d'auteurs en accord avec leur temps. Sur un mode dépressif, contrecoup de la gentille innocence du passé, ces archétypes héroïques s'interrogent désormais sur leur place dans le monde, font des erreurs, les assument, se questionnent sur leurs choix, sur la responsabilité qu'implique leur pouvoir, sur leur époque et les valeurs dans lesquelles ils ont été éduqués, sur les répercutions des décisions politiques, etc.
Aujourd'hui, alors que la richesse de cet univers culturel n'est plus à prouver, le monde des bien-pensants continue toujours à le regarder d'un œil condescendant. Ce monde n'a-t-il toujours pas compris que les comics se sont émancipés depuis trente ans ? N'a-t-il pas remarqué que certains de leurs auteurs se sont élevés au rang des plus importants de nos sociétés, tout médium confondu ? Ne voit-il pas qu'ils utilisent les super-héros pour proposer la métaphore politique, scientifique et historique qu'ils leur permettent de développer, tout en avançant une réflexion aigue sur le progrès et les dangers de la science, sur les aléas de nos sociétés, sur le culte de la religion et de l'argent, sur la notion de différence, sur le racisme, sur le rapport à la mort, sur les limites du bien et du mal inhérentes à chacun, et que l'on appelle ambivalence de l'âme humaine ?
En bref, moult digressions sur la condition de l'homme que l'on accorde volontiers à la littérature, au cinéma, aux arts plastiques, à la chanson et au théâtre, à la rigueur aux bandes dessinées pour adulte d'Enki Bilal ou d'Art Spiegelman... Mais toujours pas aux comics. Ni aux mangas d'ailleurs !
Je veux croire que ça viendra. Alan Moore avec son chef d'œuvre qu'est Watchmen n'a-t-il pas suffisamment élevé le débat pour qu'il n'en soit pas ainsi ? N'a-t-il pas démontré que l'on pouvait allier le fond de l'histoire avec sa forme graphique à un tel niveau d'exigence que le médium du comic book permettait le plus haut degré de matière philosophique ? N'a-t-il pas prouvé que, justement, les comics sont devenus un prisme culturel unique et irremplaçable, à l'intérieur duquel se rejoignent à la fois des créations mythologiques aussi riches que celles de l'antiquité, une identité culturelle et une propension au discours universel exceptionnels, ainsi qu'un outil formel d'une richesse inépuisable ? N'a-t-il pas justifié que lorsque le tout se lie avec osmose en une œuvre conceptuelle où la forme et le fond ne sont pas dissociables, en une œuvre humaniste qui élève le débat, c'est bien d'art majeur dont il s'agit, n'en déplaise à certains ? Attention, ne croyons pas que c'est le cas de tout ce qui se trouve sur le marché. Le monde des comics étant majoritairement commercial (au même titre que celui des autres médiums que sont le cinéma, la littérature et la musique), il abonde de créations ineptes. Mais pour le connaisseur, il regorge de trésors.
Watchmen est assurément, avec
Batman : The Dark Knight Returns,
The Sentry et encore beaucoup d'autres, un de ces trésors culturels, au sens MAJEUR du terme.
Il y a quelques années, ce médium s'est tellement émancipé que la maison d'éditions DC Comics a créé le label Vertigo, permettant à des auteurs confirmés de développer leurs propres créations. Alan Moore, avec des œuvres comme
Saga of Swamp Thing (pourtant une série mainstream qu'il a "juste" relancée) et
V pour vendetta, y fait figure de père spirituel !
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