Ce film de 1967 est un cauchemar éveillé. Encore une fois, Godard filme la vie, non pas la vie policée que nous connaissons, mais celle, sous-jacente, brutale, qui s'éveille parfois à l'occasion d'un incident de circulation et fait surgir une bête féroce de l'homme le plus civilisé. Dans Week-end, l'humanité est définitvement dépouillée de toute politesse, de toute courtoisie, comme si le vernis des sur-moi avait craqué une fois pour toutes et que la civilisation entière avait basculé dans la beaufitude et la haine de soi et des autres. Un couple de petits-bourgeois, incarnés par Jean Yanne et Mireille Darc, part en week-end pour se saisir d'un héritage, et toute leur vie se délite au fil d'une sorte de road-movie interminable, d'abord infernal puis grotesque. Un travelling sans fin - 300 mètres, le plus long travelling de l'histoire du cinéma, se vantait Godard - klaxons ininterrrompus et insupportables, suit d'abord une file de voitures à touche-touche, le long d'une route qui aboutit à un accident et des cadavres laissés à l'air libre, sans secours apparent. Puis, dans un paysage d'exode, jonché de bagnoles encastrées et de corps abandonnés - "Les cons !" - Corinne et Paul, égarés et désormais sans voiture, errent dans la nature et finissent par être capturés par une bande d'anars armés qui ont pris le maquis, à l'enseigne du Front de libération de la Seine-et-Oise (sic). Ces guerilleros vivent de rapines et de rapts divers, comme des Indiens dégénérés, dans une ambiance de violence absurde et sans but apparent. Les thèmes-clés de Godard, l'impossibilité de l'amour et la mort, sont omniprésents jusqu'à l'oppressant, on l'aura compris... Charnière dans la filmographie de Godard, fin d'un certain cinéma pour lui, Week-end est aussi un cri énorme du cinéaste : "Vous ne voyez donc rien ?!!"