Cet ultime chef-d'oeuvre du trio (mais non pas le dernier disque puisque
Goodbye sortira au début de 1969) comprend un disque studio et un autre live. Le premier, en plus de reprises flamboyantes telles que "Sitting On Top Of The World" de Howlin' Wolf et "Born Under A Bad Sign" d'Albert King, réunit quelques titres parmi les plus aboutis de Cream, comme ce monument qu'est "White Room" (avec un Clapton littéralement indomptable à la guitare wah-wah). Quant au second, enregistré en mars 1968 au Winterland et au Fillmore West de San Francisco, il est l'occasion pour Clapton, Bruce et Baker, notamment sur "Crossroads" et "Toad", de rivaliser de virtuosité devant un public conscient de vivre un moment privilégié du rock.
--Philippe Margotin
Solennel, hiératique, énigmatique, bâti sur ces mélodies intemporelles dont Jack Bruce a le secret, porté par les roulements de batterie sans fin de Ginger Baker, transcendé par un solo de wah-wah inoubliable d’Eric Clapton, le déchirant
« White Room » est certainement l’un des meilleurs titres du groupe, l’un de ceux qui concentre le plus, en dehors des innovations rythmiques et sonores, la magie insidieuse dont celui-ci savait miraculeusement imprégner ses compositions les plus caractéristiques.
Mais, pour autant, à l’intérieur d’une pochette monochrome cette fois-ci mais toujours aussi éxhubérante le reste de l’album studio (où le côté déjanté des textes est toujours aussi présent puisqu’en particulier Pete Brown cosigne avec Jack Bruce plus de la moitié des titres originaux) se situe pratiquement au même niveau ; de cette magnifique reprise de
« Born under a bad sign » où le groupe arrive aussi à insuffler cette atmosphère troublante et décalée qui lui est si personnelle, à ces diamants bruts de bizarrerie sonique et de déconcertante oppression que sont
« Pressed rat and warthog »,
« As you said » ou
« Deserted cities of the heart » dont les guitares acoustiques, violoncelles, cloches, orgues, glockenspiel et consorts étoffent si étrangement le son de leurs timbres et résonances inattendus, sur des mélodies toutes plus improbables les unes que les autres. A l’exception peut-être de
« Politician » qui, avec l’ampleur et la puissance sonore héritée de
« Sunshine of your love » mais aussi une légère pesanteur rythmique (peut-être encore plus sensible sur
« Sitting on the top of the world », autre reprise) préfigure aussi bien le hard-rock à venir que ses dérives ultérieures, tant lui manque ce swing énorme qui transcendait le morceau de
Disraeli Gears.
En ce qui concerne la deuxième partie de l’album, si elle constitue un témoignage certes passionnant des prestations scéniques du groupe, on ne peut s’empêcher à l’écoute de ces versions à rallonge, même en appréciant à leur juste valeur les qualités techniques et musicales qui les fondaient et l’ambiance de dévotion dans laquelle elles se déroulaient, d’éprouver désormais une très certaine lassitude. A la notable et brillantissime exception (justifiant à elle seule cette partie live), d’une version concise et survitaminée, impressionnante d’allant et de cohésion, en fait quasi définitive du célèbre blues
« Crossroads » de Robert Johnson : preuve que quand les trois jouaient vraiment ensemble, vite et bien (apprécions cette fois-ci, tout particulièrement, la diabolique performance de Jack Bruce bassiste vraiment hors norme), ils étaient capables dans le plus pur respect qui étaient bien sûr le leur, de dynamiter l’ancestral idiome et de poser les plus parfaits et les plus éclairants jalons du blues rock en gésine et de ses futurs rejetons.
Olivier Souane - Copyright 2012 Music Story