Inutile de tergiverser : le dernier opus de
Brad Mehldau n’est pas sans défaut. Il m’apparaît même inférieur à
Ode, paru en mars dernier sur le même label. Au fil d’écoutes successives, et après un temps de latence nécessaire, c'est effectivement un constat qui se confirme et m’étonne à la fois. « Where Do You Start », deuxième enregistrement du pianiste publié cette année, fait donc désormais partie d’un diptyque. Mehldau qui semble plus que jamais persévérer dans la voie qu'il a choisie depuis une dizaine d'années (la formule reine du jazz) et ce, dans un répertoire artistique le plus souvent conforme à ses exigences, pourrait donc paradoxalement décevoir l’auditeur ici… Inutile aussi de revenir sur le parcours de ce musicien, qui après
Bill Evans et
Keith Jarrett, porte très haut un jazz à la fois complexe et accessible… Longtemps, j’ai admiré l’étonnante capacité créatrice de ce musicien qui, du chaos organisé, a su faire naître maintes fois de belles émotions… Sauf qu’ici, à l’écoute des onze titres, mes impressions sont plutôt mitigées. Parce que d’un côté je suis toujours fasciné par l’interaction de ces trois-là (Mehldau, Grenadier, Ballard), comme par l’interaction des deux mains du pianiste (magnifique « Aquelas Coisas Todas »), mais d’un autre côté, le choix du répertoire m’apparaît bancal, avec des pièces franchement anecdotiques (une bonne moitié pour ainsi dire).
Est-ce dû à quelques titres qui me donnent le sentiment d’avoir été joués sans prise de risque ni conviction ? Sans doute. Certainement même. En tout cas, le répertoire se distingue nettement de l’opus précédent, lequel relevait d’une authentique fraîcheur et d’une belle démarche artistique (le pianiste faisait preuve de tout son talent de compositeur). Et pourtant, point de redite dans le choix thématique ci-présent (il s’agit, sauf erreur de ma part, de morceaux que Brad et son trio n’ont jamais enregistré auparavant). Capté au studio Avatar de New-York en deux temps et dont une partie semble tout droit sortie des fonds de tiroir de James Farber, le producteur du label Nonesuch (cinq plages sur les onze ont été enregistrées au cours du mois de novembre 2008, les autres l’ont été dans la foulée de « Ode », en avril 2011, voir infos à l’intérieur de l’album digipack), « Where Do You Start » s’écoutera sans déplaisir mais sans véritable passion non plus. Je m’explique : hors mis quatre ou cinq pièces exceptionnelles, ce disque au minutage généreux (plus de 76 minutes) m’apparaît très inégal en termes d’inspiration... Bref, je ne ressens pas ici de volonté quant à un réel projet, et ne suis finalement que très peu surpris malgré les écoutes successives...
On sauvera donc quelques pièces, comme cette version de "Brownie Speaks" signée par le trompettiste
Clifford Brown (1), figure incontournable du hard bop des années 50 (ce sera d’ailleurs l’occasion de le réécouter…), ainsi que le titre mentionné plus haut, ou encore le titre éponyme pour sa musicalité et sa tendresse très jarrettienne (« Where do You Start », qui clôt l'album, est une composition qui fut maintes fois reprise à Broadway dans les années 30, et dont les auteurs sont Alan et Marilyn Bergman, John Mandell étant le parolier). Enfin, il y a cette balade de toute beauté signée Elvis Costello, « Baby Plays Around » (l'un des sommets de l’album) au cours de laquelle le trio est en parfaite osmose. Pour le reste, on trouvera tous les ingrédients qui ont fait et continuent de faire le succès de ce trio : un jazz faussement classique, une interaction savoureuse entre les musiciens (2), du swing, du lyrisme, etc…. Comble du comble (j’en profite pour le souligner ici), ce trio reste encore aujourd'hui bien plus célèbre que celui de
Fred Hersch (pianiste pour lequel j’ai finalement davantage d’affection et qui a pratiquement tout enseigné au jeune Bradou - le tout dernier album de Hersch, dans la même configuration, est un double compact capté live au Village Vanguard, et témoigne admirablement de la paternité du style de Mehldau...).
Pour le reste, pas de franche originalité : « Got Me Wrong » est un thème au cours duquel la bride de la rythmique me semble bien trop tenue… « Holland », une compo de Jerry Cantrell, m’apparaît répétitive (impression quasi-rédhibitoire) sans que le collectif ne parvienne à en faire sortir le suc et la sève… Et puis, il y a cette pièce assez banale qu’est « Jam », la seule composition de Brad, au cours de laquelle le pianiste se laisse aller à la minauderie. « Time Has Told Me » composée par Nick Drake est une pièce qui sitôt écoutée tombera dans les oubliettes (indigence harmonique)... Enfin, le clou de l’enregistrement, ou ce qui pouvait le laisser croire, c’est « Hey Joe », la composition signée par Billy Roberts et que les amateurs du Jimi Hendrix Experience connaissent très bien, mais qui se traîne ici en longueur et en redites superflues... Alors bien sûr, les points positifs, il y en a : la légèreté et le chant intérieur du trio sont toujours de mise et, une fois de plus, lui permettent d’atteindre le classicisme des Standards trios de Keith Jarrett. Mais diantre, pourquoi ne pas avoir commis tout un album de la trempe de ce thème fort inspiré qu’est « Where Do You Start », chef-d’œuvre de musicalité absolue ?
On notera aussi une version réussie de « Airgin » (Sonny Rollins) et de « Samba E Amor » (Chico Buarque), cette dernière pièce rappellera combien nos trois comparses aiment s’emparer de temps à autres de versions très latines (« Viver de Amor » dans Day Is Done ou « O Que Serà » dans leur live de 2008). Malheureusement, cela est parfois joué sans la dimension ni les couleurs d’un
Kenny Barron qui, dans le genre, m’a toujours paru bien plus généreux et enthousiasmant pour ce genre de récital. Le côté faussement classique est donc au rendez-vous (dès le premier thème, « Got Me Wrong », c’est flagrant), avec néanmoins un parti pris supplémentaire : celui de s'approprier, on l’aura compris, d’un répertoire issu essentiellement de paroliers nous venant du pub rock (Elvis Costello), du rock psychédélique ou du blues rock (Jimi Hendrix) et même du grunge (Jerry Cantrell). Globalement, c’est bien sûr assez réussi mais j'attendais beaucoup mieux du pianiste. Peut-être aurait-il fallu un peu de temps avant de sortir ce disque ou travailler un peu plus le matériau ? Personnellement, c’est ce que j’aurais aimé. L'improvisation collective est une fois de plus bien « contrôlée » (…), intelligente et attachée à ne pas s'éloigner des climats qu'engendre une certaine attirance pour un jazz de bon aloi (3).
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(1) Le pianiste
Bill Carrothers avait-lui aussi repris quelques thèmes de Clifford Brown, dans ce disque en trio intitulé « Joy Spring » (Pirouet 2008).
(2) La rythmique composée de
Larry Grenadier à la contrebasse et de
Jeff Ballard à la batterie est toujours très à l'aise... Mais encore une fois, elle laisse parfois le sentiment de « ronronner » plutôt que d’interroger ou de provoquer... Cette rythmique est à découvrir, si ce n'est déjà fait, avec le collectif « Fly » mené par le saxophoniste Mark Turner...
(3) En somme, si l’on excepte ces « histoires anecdotiques », pour ne pas dire banales (« Hey Joe », « Jam , « Holland », « Time Has Told Me » , etc…), l’ensemble sonne assez bien malgré tout. Si « Ode » était une réussite majeure due au talent conjugué du pianiste et du compositeur, « Where Do You Start » présente finalement un résultat global peu convaincant, faute peut-être à une major trop impatiente d’engranger de nouveaux dividendes ( ? )… La question reste ouverte.