Tout d'abord balayons d'un "pouh pouh pouh pouh pouh" pas piqué des hannetons une idée fausse que certains musicologues de bastringue affectent de rabâcher un peu hâtivement comme s'ils étaient en mal de croupe facile à enfourcher afin de se rassurer sur leur connaissance du sujet : Bruce Springsteen n'a rien à voir avec Bob Dylan !
Le Zim n'a jamais été vraiment une influence pour lui . Springsteen n'a commencé à le citer en ayant l'air d'y croire qu'au moment de l'intronisation du maître au hall of fame , la maison de retraite des vieux rockeurs , que des malfaisants sans cervelle avaient eu l'idée saugrenue de lui confier ...
Faut voir la tête de l'impétrant lors de cette cérémonie , obligé d'en pousser une avec le "boss" qu'il a d'ailleurs l'air de soigneusement mépriser ( pour s'en convaincre un peu plus , regardez donc le concert en Australie avec Tom Petty quand Dylan , goguenard , demande au public si Bruce Springsteen fait partie de leurs héros , avec Mel Gibson , le tout fou de l'époque ... ) .
Bruce Springsteen , ses influences premières c'est Elvis Presley , Van Morrison et les girlie groups des années 60 qu'il écoutait la nuit à la radio sur le toit de son garage quand il faisait trop chaud , des trucs légers avec de la mélancolie dans la joie , la bande-son des pauvres et des vacanciers , comme dit Casey ... de la soul et du rock and roll !
Pour celui-ci , c'est Van Morrison , Gary US Bonds et un peu Little Anthony and The Imperials pour ceux qui n'hésitent pas à aller loin dans la recherche d'analogies ... les Drifters aussi , un peu de Shangri-las comme il se doit ... de Dylan , point ! Mais beaucoup de soleil , en guise .
L'album est plutôt joyeux , plein d'énergie tempérée de lyrisme nostalgique et de sérénades de plages ( encore Morrison ! ) à l'issue desquelles Springsteen s'amuse à faire triompher des héros à bout de souffle . Il n'y a pour ainsi dire jamais de célébration du triomphe ( comme dans Rosalita ou Kitty's back ) chez Dylan , ce serait aller contre les Cinq Livres .
Springsteen , au moins jusqu'à Born to run , ne fait pratiquement que cela : mimer la cavalcade dans les rues de Bedford Falls de Jimmy Stewart dans La Vie Est Belle , le film de Capra . Après , il va se mettre à croire à des trucs et ça va le ralentir .
C'est aussi son album le plus "musical" , le plus riche de sa carrière , et le plus cinématographique , qu'il s'inspire de cet art ( "The wild and the innocent" est déjà le titre d'un western avec Audie Murphy ) ou qu'il le précède , qu'il le nourrisse : de Mean Streets , pour Incident on 57th street ... ( ou New York , New York qui en est une version amusante ) à Manhattan ou Annie Hall ( Kitty's back , New York city serenade ) en passant par les beach movies des années 60 ( Sandy ) , du maniérisme de l'Epouvantail ( Wild Billy's circus story ) à n'importe quel film de Michael Mann pour les nuits d'amitié qui s'achèvent ... un peu Georgia aussi ... ( pour l'amour fou trahi des pauvres gens ) .
Springsteen est très en forme , fougueux , jeune et beau ( pochette magnifique ) plein de ces "misères hautaines" du Conquérant qui va bientôt trouver de l'or dans les mines de Cipango ! Il est sûr de lui , ça s'entend tout au long de ce disque aux compositions sans failles ( toutes des chefs d'oeuvre ! ) calibrées pour l'épopée . Il le beugle même à la fin de Rosalita : "a record company , Rosie , just gave me a big advance !"
Le premier album était certes prometteur ( pour moi extraordinaire ) mais plutôt compliqué et sombre dans ses adieux aux idéaux de la jeunesse et de l'amour . Il voulait tout dire de ses difficultés à comprendre le monde ( et la rue ) si l'on en croit le flot pratiquement ininterrompu de paroles , comme dans les films de Pacino .
Celui-là est parfait . Springsteen a la bonne idée de quitter sa chambre d'hôtel pleine de cerveaux en vrac , pour aller courir à fond les ballons sur la plage , emmagasiner des tonnes d'oxygène nécessaire à l'accouchement du héros , et tenter de devenir adulte en cessant de récriminer .
Il a ramassé tout ce qu'il sait de la musique américaine et des vies des jeunes gens qui s'y vautrent , il sait en parler et on ne voit pas pourquoi ça ne marcherait pas puisque finalement ça concerne toute le monde ... on attend juste la formule magique , qui viendra , on le sait , pour que le public l'adoube .
Jamais , selon moi , il n'a été aussi frais et audacieux dans la composition ... même pour Born to run , son album emblématique mais qui n'est pas aussi généreux dans l'accueil ( le son est plus dur ) que son prédécesseur qui l'annonce , sans trop de tambours ( Vini "mad dog" Lopez n'est pas le mighty Max ) mais déjà avec pas mal de trompettes .
Là , il a un vrai groupe qui au dos de la pochette plastronne sur le perron d'une maison comme un gang de porto-ricains , alors que sur le premier il faisait tout ou presque , et pour Born to run , ça s'est fait à deux avec Bittan ( qui évinça l'impeccable Sancious crédité sur un seul titre alors qu'il fait tout dans the wild ... ) et avec Miami Steve en dernier renfort pour les guitares et les cuivres afin d'éviter la retraite piteuse ...
Et ça joue , ça joue comme on l'imagine ( et comme on peut le voir à l'Hammersmith Odeon de Londres en 75 ) dans ses concerts de l'époque , le muscle du bonnet fin et saillant , de travers sur la tronche , les cheveux bouclés qui dépassent ( son seul vrai côté Dylan ) et les histoires pleines d'orgue et d'accordéon , à dormir debout contre les lampadaires .
Dès le premier morceau ( The E-street shuffle ) la joie est dite , avec l'énergie et la volonté indestructibles de s'affirmer comme , sans discussion possible , le meilleur de sa génération , le gars extrêmement doué qui a tout compris , qui , à force d'écumer les bars coûte que coûte ( il n'a jamais voulu travailler aux temps des galères alors que tous ses amis finissaient par rentrer dans le rang ) sait tout jouer des forces du pays , sans pour autant s'enfermer dans une morgue distante comme un vulgaire Bowie ou un représentant de je ne sais quelle élite musicale flouée comme ... bah , le même !
En 73 , période molle pour la musique , c'est en Amérique que ça se passe , le gars s'appelle Bruce Springsteen , sa musique est magnifique et ça va faire mal !