Whilhelm Furtwängler est considéré par beaucoup comme le plus grand chef d'orchestre du XXème siècle. Nombre de ses interprétations du répertoire germanique se classent parmi les références inconcournables, quand ce n'est pas tout simplement dans la légende du disque. Son style d'interprétation se reconnait entre tous, forgé de sonorités puissantes et profondes, avec un inimitable phrasé au lyrisme intense et fiévreux, et un sens visionnaire du développement orchestral. Pour Furtwängler le tempo devait toujours être mis au service de l'expression; capable de véritables fulgurances mais aussi capable de délayer un tempo jusqu'à l'improbable sans jamais rompre le discours musical, Furtwängler explorait toujours le sens de la musique, quitte à ce que ce sens prenne une tournure personnelle au prix de libertés rythmiques qui aujourd'hui lui attirerait les foudres des puristes. Mais nul autre chef ne peut bâtir une atmosphère avec autant de présence et de vie, nulle autre que lui ne peut autant créer avant que d'interpréter.
Furtwängler est né à Berlin en 1886, il y a donc 125 ans. A l'occasion de cet anniversaire EMI nous propose une sélection de son catalogue, riche en captations fameuses du maître allemand. La plupart des enregistrements de ce coffret sont incontournables, quand ils ne sont pas légendaires.
Ainsi pour commencer du fameux cycle des symphonies de Beethoven (gravées entre 1950 et 1954, sauf les n°2 et 8 qui sont des live de 1948), dont les 7 premières sont gravées avec l'Orchestre Philharmonique de Vienne. Passons sur la 2ème symphonie de 1948, seule gravure ayant survécu à l'histoire (et retrouvée seulement à la fin des années 70) mais de qualité technique très inférieure aux autres captations. Les symphonies n°3, 5, 6 et 7 figurent bien parmis les références indispensables; les 1ère, 4ème et 8ème étant aussi remarquables (on ne peut jamais parler d'enregistrement mineur s'agissant de Furtwangler ;). La 9ème est bien entendu la légendaire captation de la réouverture du Festival de Bayreuth en 1951 (avec le quatuor vocal Schwarzkopf/Höngen/Hopf/Edelmann), plus que jamais messsage de fraternité universelle, une version absolument incontournable même si l'orchestre de la colline de Wagner n'atteint pas toujours la qualité des pupitres viennois (à ce sujet il faut vraiment connaître la splendide captation live de 1953 à Vienne, avec ce qui est peut-être le plus bel Adagio jamais enregistré). Pour compléter le programme beethovénien, figurent le Concerto pour violon avec Yehudi Menuhin (1947, au Festival de Lucerne) et le 5ème Concerto avec Edwin Fischer (1951, une version pour île déserte !), deux absolus sommets qu'on ne présente plus. De sommet il est encore question avec le fameux Fidelio viennois de 1953 (avec Martha Mödl, Wolfgang Windgassen, Gottlob Frick, Otto Edelmann, Alfred Poell, Sena Jurinac). Ajoutons pour être complet l'ouverture Coriolan (WP) et Léonore 2 (BP).
Après Beethoven, le compositeur le plus représenté ici est Brahms, avec d'abord les 4 Symphonies : la 1ère captée en 1947 avec le Philharmonique de Vienne, les autres étant enregistrées en live entre 1948 et 1952 avec le Philharmonique de Berlin (contrairement à certaines indications !). Le Concerto pour violon (avec Menuhin toujours) est de nouveau une référence absolue, une version inégalée captée au Festival de Lucerne en 1949. Le Double Concerto est quand lui un live de Vienne en 1952, avec le violon de Willi Boskovsky et l'archet rare d'Emmanuel Brabec. Enfin, il ne faut pas oublier les Variations sur Haydn op.56a (en superbe live à Vienne en 1952) ainsi que 3 exceptionnelles danses hongroises (n°1, 3 et 10, à vienne en 1949).
L'univers du violon de Yehudi Menuhin est complété avec deux références absolues : le 2ème Concerto de Bartok (peut-être le plus beau jamais enregistré, en 1953 avec le Philharmonia Orchestra), et le merveilleux Concerto de Mendelssohn (en 1952 avec les Berliner).
Aux univers symphoniques de Beethoven et Brahms s'ajoutent ceux de Mozart (40ème symphonie, 1948), Haydn (Symphonie n°94 "Surprise" en 1951), Schubert (1950, une des plus belle 8ème "Inachevée" jamais gravée), Tchaikovsky (la 6ème Symphonie "Pathétique"). Mais aussi les captations légendaires des poèmes symphoniques de Richard Strauss (Don Juan et Till Eulenspiegel en 1954, et un sidérant Tod und Verklärung de 1950), sans oublier de magnifiques Préludes de Liszt (1954), et cette Ouverture Anacréon de Cherubini (1951).
Le lien privilégié de Furtwängler avec le monde lyrique est représenté par l'incomparable Tristan et Isolde de Wagner, avec le Philharmonia Orchestra et les incarnations vocales de Kirsten Flagstad et Ludwig Suthaus (mais aussi Blanche Thebom, Josef Greindl, et un extraordinaire Dietrich Fischer-Dieskau). Une version magnifiquement enregistrée en studio en 1952, qui fait toujours office de sommet absolu aujourd'hui. Enfin, Furtwängler était aussi un compositeur qui nous a légué quelques oeuvres d'envergure, telle sa monumentale 2ème Symphonie (disponible chez Deutshe Grammophon), ou son Concerto Symphonique avec piano, dont l'Adagio est présenté ici avec Edwin Fischer au clavier (1939).
Enfin, un cd bonus "Remembering Furtwangler" avec des interviews d'Elisabeth Schwarzkopf ou encore de Kirsten Flagstad, qui évoquent l'art hypnotisant du maestro, illustré par des extraits d'enregistrements de concerts et de répétitions.
Voilà donc un coffret artistiquement magnifique, rempli de références incontournables du catalogue (et pour certaines nouvellement remastérisées : Symphonies de Beethoven et Brahms). Un bel hommage alors, me direz-vous ?? Oui bien sûr, et en même temps hélas non ! Passons rapidement sur le fait d'éditer en même temps un triple cd "The Legend" avec quelques autres enregistrements du grand chef (voir
The Legend (Coffret 3 CD - 125ème Anniversaire)) : pourquoi pas un seul packaging ? Surtout que le programme de ce triple cd expéditif comporte la moitié de doublons par rapport à celui-ci !
Aussi, pour l'occasion de ce 125ème anniversaire, n'est-on pas en droit de fustiger le choix de sélection de l'éditeur ? En effet, pourquoi nous proposer des "grands enregistrements EMI" de Furtwängler (quels sont les "petits" enregistrements ?), alors que ce que les amateurs attendent c'est pour le moins une intégrale des enregistrements EMI ! Ainsi par exemple où est passé le Requiem Allemand de Brahms, capté à Stockholm en 1948 ? Il ne s'agit sans doute pas d'une référence absolue (solistes et orchestre de qualité plutôt moyenne), soit. Mais où sont passés les Mozart (Concerto n°20 avec Yvonne Lefébure, Sérénades n°10 et 13), où est la 4ème symphonie de Tchaikovsky (WP 1951) ?? Où sont les inégalés Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler (avec le grand Dietrich Fischer-Dieskau, en 1952) ? Où sont les incomparables lieder de Wolf avec Elisabeth Schwarzkopf et Furtwängler au piano (Salzburg 1953) ? Où est passé le double cd d'extraits orchestraux de Wagner ?? Où est la Passion selon Saint Mathieu de Bach (1954, avec Dermota, Fischer-Dieskau, Grummer, Höffgen, Edelmann), et le Don Giovanni de Mozart à Salzburg en 1954 (avec le grand Siepi, Schwarzkopf, Dermota, Edelmann, Grummer), sans même évoquer la Flute Enchantée ou de l'Otello de Salzburg en 1951. Et où est donc passée la fantastique Walkyrie studio de 1954, dernier héritage du maître ?! Pas assez "grands enregistrements" non plus, sans doute ? Combien d'autres encore, manquent à l'appel, uniquement dans le catalogue EMI ?
Car aussi, pourquoi diable pour l'occasion ne pas s'être lié aux autres éditeurs (DG en tête) pour nous proposer une véritable Edition Furtwangler, avec tous ses enregistrements bien connus mais aussi moins disponibles (au hasard les enregistrements Decca : où traine là Symphonie de Franck de 1953, ou la 1ère Symphonie de Schumann de 1951 ?). Faut-il rappeler que Furtwängler est mort en 1954, et que par conséquent tous ses enregistrements sont désormais dans le domaine public ?
L'hommage présenté ici est donc à la fois magnifique pour la qualité du leg du grand chef allemand (merci Wilhelm !), mais pourtant terriblement frustrant pour les amateurs qui pouvaient espérer davantage en hommage à ce géant de la musique (merci EMI !).
- Petite note supplémentaire ce 12/02/11 : Membran sort dans sa série Documents un coffret "Furtwangler : The Legacy" avec 107 CD+DVD (
Various: the Legacy).
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