Lire Wilson est une expérience singulière: Clowes accumule les situations glauques, fait se croiser et se rencontrer des personnages nuls et vides, et renvoie le lecteur à sa propre inconsistance, dans certaines situations au moins ( la planche qui montre Wilson soliloquant devant son ordinateur ! ). C'est même une lecture qui tient de l'épreuve: ce pauvre type de Wilson n'a décidément rien pour lui: il est moche, sans relief, se fourre dans toutes les situations douteuses ( la recherche de son ex-femme, puis de sa fille...), et possède un don extraordinaire pour attirer sur lui la malchance; en gros, Wilson est pathétique à la puissance 10. La forme, quasi parfaite, choisie pour raconter ses mésaventures ( mise en page, dessin, couleurs ... ) rend le message encore plus dérangeant: on aurait pu glisser du côté du gros comique ( Clowes l'évacue dans la planche sur la sortie de prison, avec l'allusion de Wilson à la savonnette ) ou, à l'inverse, dans le pathétique ( Wilson en prend quand même plein la figure, et presque tout le temps ). Mais l'art de Clowes consiste à maintenir le lecteur entre les deux, sans qu'on puisse vraiment décider si on doit rire ou pleurer. On hésite, on regarde, on ne sait même pas qui est vraiment ce personnage qui parle tout le temps sans jamais réfléchir vraiment, et à la fin, tout le sens du récit se résout dans une énigme - ou finit en queue de poisson. Saisissant, et effrayant.