WOODSTOCK c'est un festival de musique (16 août 1969), une époque, un film, un disque... c'est tout cela ensemble, c'est un mythe. Après Monterrey, Altamont, et avant Wight, c'est le rêve incroyable de Michael Lang, et une poignée d'investisseurs, persuadés de réaliser un gros coup financier. Mais dans le cas qui nous intéresse, c'est un film de Michael Wadleigh. Donc parlons cinéma !
Le film tient son titre de la petite ville de Woodstock, célèbre pour avoir été le lieu de repos de Bob Dylan après son accident de moto. Manque de chance, ce n'est pas là que le concert aura lieu, mais à 100km de là, à Bethel. Le scénario est classique, vues sur le terrain vide, arrivée des techniciens, puis du public, avec son embouteillage monstre, puis des artistes, et déroulement chroniologique des faits. Mais WOODSTOCK est davantage qu'un compte rendu de concert. C'est un grand film documentaire sur une génération, une époque, un film anticonformiste, comme son réalisateur. Anticonformiste par sa longueur (3h10) et par l'utilisation du format. Il a été tourné en 16mm (format 1.66) mais gonflé ensuite et tiré sur pellicule 2.35, plus communément nommée cinémascope. Et ce, alors qu'aucun plan est en scope ! L'idée de Michael Wadleigh était d'utiliser la largeur de l'écran pour y mettre deux images, et tout simplement de montrer plus de choses. Le format des images changent donc constamment, s'adaptant à ce que l'on veut montrer. Le cadre à la carte ! Anticonformiste encore, car pour un festival de stars du folk ou du rock, celles-ci semblent passer au second plan. D'ailleurs sur 12 caméras, seules trois s'occupent du concert, les autres sont ailleurs. Dommage, car qu'est ce que c'est mal filmé ! On ne retient de Richie Havens que ses narines ! Le cadreur est à genou au pied du micro, ne filme que les chanteurs en contre plongée, et en zoomant en plus ! La mâchoire d'Alvin Lee n'a jamais été si chevaline ! Où est Keith Moon pendant la prestation des Who ? On ne voit que le torse épilé de Daltrey sous sa veste à franges ! Aucune caméra sur pieds ne filme la scène dans son ensemble. Pourquoi ?
Car le grand héros du film, le vrai, c'est le public. Cette fameuse « génération Woodscock », ces gamins beaux comme des dieux, épanouis, le regard pétillant, les neurones qui pètent un à un sous l'effet des acides gobés en guise de petit dej'... mais tellement heureux d'être là, essayant d'expliquer ce qu'ils sont, ce qu'ils aiment. Comme ce jeune couple interviewé, dont le garçon parle de son père, émigré, pour qui les USA représente tout, alors que pour le fils, tout n'est que contestation... Incompréhension générationnelle. Mais le gamin pense malgré tout que son père comprend son point de vue. Magnifique passage. Ou encore cet interview de Lang qui parle gros sous, sur l'écran de gauche, pendant que sur celui de droite, un couple au loin, filmé au zoom, se déshabille, se couche dans l'herbe et fait l'amour. Beauté et perfidie du montage ! (120 km de rush, et un certain Martin Scorsese crédité au montage...). On se souvient du toboggan de boue, concours de glissade, de la foule hurlant « no rain » pour arrêter le déluge, les tirades anti-Vietnam, des passages de joints, des pipes en alu, de ces nymphettes demi-nues dansant dans les effluves, et les gamins partout. Et puis les gens du coin, interviewés au début, qui voient déferler la horde sauvage (« des p'tits gars très bien élevés, toujours bonjour et merci » ; « y'en a un qui voulait m'acheter 4 glaçons... je savais pas quoi lui dire, moi !») et se remplir leur porte-monnaie, car comme le rappelle un commerçant : « les jeunes, faut qu'ça mange » ! On voit le public affluer, contourner les entrées, resquiller, et un Michael Lang dépité, qui voit sa trésorerie s'envoler, déclarer au micro : « à partir de maintenant, le festival est gratuit ! ». WOODSTOCK c'est ça. L'intelligence de Waldleigh est de n'avoir pas réduit son film sur les performances musicales, mais d'avoir osé penser en grand.
Mais parlons quand même rock'n'roll ! Il y a les grands absents, les Doors, les Stones, Led Zep, Dylan, d'autres retirés du montage (Creedence, Greatful Dead, Joplin, sur le premier montage), mais reste du beau linge ! Revoir les débuts de Joe Cocker, encore conscient de ce qu'il chante, mimant tour à tour tous les instruments dans une transe incroyable, le juvénile Arlo Gurthie estomaqué de l'événement, Joan Baez a capella [et qui donne des nouvelles de son mari : « il va bien, il a été transféré de prison, et a fait une grève de la faim » (sic !)], la furie Alvin Lee sur « Going home », une prestation de Sha-Na-Na totalement surréaliste et poilante, le sourire angélique de Janis sortant de l'hélico, avant les brumes éthyliques et opiacées d'une prestation honteuse, un Bear des Canned Heat très en forme, et un fan qui vient lui piquer une clope, et bien sûr Jimi Hendrix au petit matin, qui balance son napalm sonore sur ceux qui ont encore la force de tenir debout, les pieds noirs entre les canettes cabossées. On reste pantois devant une telle affiche, une telle qualité de musique, hard, rock, blues, folk. Sur scène, on est bien loin de l'imagerie hippie. C'est l'énergie rock qui domine.
WOODSTOCK a sonné le glas d'une époque, de l'été 67, le début de la fin des idéaux. Il en reste ce témoignage miraculeux, grâce à la ténacité de Michael Lang, et du travail de cinéaste de Wadleigh, qui a du batailler avec la Warner pour imposer ses choix, qui reçut l'Oscar en 1971 du meilleur documentaire.
WOODSTOCK est davantage qu'un documentaire, c'est désormais un document.