Il y a bien des manières d'honorer la mémoire des morts de 14-18. La poésie en est une. C'est celle qui me touche le plus. Je l'ai constaté encore une fois en lisant cette anthologie parue en Angleterre en 1995 et qui regroupe plus d'une centaine de poèmes, des poèmes qui racontent l'absurdité de la guerre, l'horreur de la mort et la triste fraternité des tranchées. Est-ce de la "grande" poésie? Peu importe! Il émane de tous ces vers une telle puissance émotionnelle, une telle sincérité dans le désespoir, que la question du style en devient pour ainsi dire anecdotique. La plupart des poètes représentés ici furent eux-mêmes combattants. Certains avaient à peine vingt ans, d'autres vingt-cinq ou trente. Beaucoup d'entre eux dorment aujourd'hui à l'ombre d'une croix blanche perdue parmi des milliers d'autres, dans l'un de ces innombrables cimetières militaires qui parsèment le nord de la France...
C'étaient de jeunes gens qui ne demandaient qu'à vivre et qu'à aimer. Ils s'appelaient Rupert Brooke (1887-1915), Robert Beckh (1894-1916), Leslie Coulson (1889-1916), Julian Grenfell (1888-1915), William Hodgson (1893-1916), Thomas Hulme (1883-1917), Walter Lyon (1893-1915), Ewart Mackintosh (1893-1917), Arthur Mann (1896-1917), Wilfred Owen (1893-1918), Isaac Rosenberg (1890-1918), Charles Sorley (1895-1915), John Streets (1885-1916), Arthur West (1891-1917)... Et tant d'autres encore... Pardon de ne pas tous les citer... Tous partis avant l'heure! Tous fauchés dans la fleur de l'âge par la connerie humaine! Triste litanie de noms que suivent invariablement les mêmes mentions: mort à Ypres, mort à Loos, mort à Cambrai, mort dans la Somme... Et pourtant, avant de mourir, ils eurent le temps et le sursaut de griffonner quelques vers sur un bout de carnet, des vers qui leur ont survécu et qui, à travers le temps, nous parlent d'eux et nous font entendre leur voix, la voix des humbles, celle des pauvres soldats du Front qui survivaient tant bien que mal dans les tranchées, parmi les rats, au son des obus, en pensant à la fiancée, à l'épouse, à la mère qui les attendait au pays...
Ce qui me frappe dans ces poèmes, c'est bien souvent leur simplicité. Ils vont droit au but, ne cherchent pas à "faire joli". Certains vibrent de colère, d'autres frémissent d'émotion. Tel soldat s'étonne de l'indifférente beauté de l'aurore sur une plaine jonchée de cadavres. Tel autre, avant l'assaut, parle à son propre corps et lui confie qu'il ferait bien encore un bout de chemin avec lui. Nulle emphase. Nulle préciosité. Rien que des mots de tous les jours qui sonnent comme des évidences. Et puis, de loin en loin, parmi ces rimeurs plus ou moins anonymes, se glissent quelques noms célèbres: Ford Madox Ford, John Galsworthy, Thomas Hardy, Rudyard Kipling, W.B. Yeats ou encore le drôlissime satiriste
Saki, lequel, hélas, perdit définitivement son sens de l'humour le 14 novembre 1916, dans la Somme... Tout ça n'est pas gai, bien sûr. On ressort de ce volume le coeur lourd. Mais la tristesse qui émane de ces pages n'est pas une tristesse de monument aux morts. Non, c'est une tristesse vivante et sensible où se niche un message qu'on ne répétera jamais assez et qui tient en trois petits mots: "plus jamais ça!"