Ce seizième album, en trente-six ans, aurait pu être juste un disque de plus, mais à force de courir à ses côtés, l’Histoire, avec un grand H, a rattrapé le Boss. Une petite semaine avant la sortie de ce disque, Bruce ouvrait le bal des festivités de l’investiture de Barack Obama, lors de cet inconcevable concert à Washington, et le fermait, en compagnie de Pete Seeger (seul communiste américain déclaré et inspirateur de toute la musique blanche, de Dylan à...Springsteen). La chanson titre,
« Working On A Dream », a d’ailleurs été révélée en public pour la première fois en novembre 2008, à Cleveland, lors d’un des derniers meetings du candidat avant l’élection.
Springsteen a écrit tant de chansons, s’est si souvent érigé en conscience sociale de l’Amérique des cols bleus, que ce tournant de l’histoire n’est pas innocent. Il ne sera pas nommé ministre de la culture, comme un Gilberto Gil, mais il est indéniable que tout ce que représente le pape du New Jersey sort du cadre d’un monde idéal pour se frotter aux exigences du pragmatisme. Au moment de délivrer ce nouvel opus, il ne peut qu’avoir longuement pesé cette sorte de responsabilité. Pour s’en alléger, il a travaillé vite, se laissant dicter ces chansons par l’urgence, et les finalisant avec l’aide de Brendan O’Brien, avec qui il avait commis
The Rising ou le récent
Magic. Ensemble, en exprimant du E Street Band tout le jus caché, ils ont façonné une couleur musicale luxuriante, qui se rapproche au plus près des symphonies de poche usinées par Phil Spector. Springsteen avait une nostalgie de ces orchestrations à la fois romantiques et foisonnantes, il en a retrouvé la clé.
« Outlaw Pete », par exemple, étend sur huit bonnes minutes son décorum de western, avec ce qu’il faut de surprises, de crescendos, de ruptures de rythme. On retrouve d’ailleurs nombre de souvenirs du passé dans cet album, des guitares à la Byrds, des hommages aux Beach Boys
(« This Life »), un soupçon de blues rural
(« Good Eyes »), une pop song enjouée
(« Surprise Surprise »). Si cet album accompagne l’espoir d’une nouvelle ère, il n’est pas dénué de nostalgie. On la croise dans
« The Wrestler », le bonus track, qu’il a écrit pour le film de son pote Mickey Rourke, et lui a valu tout récemment un Golden Globe de meilleure chanson originale pour un film. Mais surtout dans
« The Last Carnival », dédié à son acolyte de toujours, l’organiste Danny Federici, décédé d’un cancer et dont on entend ici les dernières notes avec le E Street Band. Pour cela, il invente une façon de suite à
« Wild Billy’s Circus Story » (sur
The Wild, The Innocent…) où il esquisse la disparition du personnage. Tout en ferveur et sincérité, comme il se doit, Springsteen a délibérément choisi cette fois de laisser la part belle aux chansons d’amour. Toutes simples, et poignantes, comme les vraies, celle d’un brave gars avec la caissière de
« Queen of the Supermarket ». Ou celle en duo avec Patti Scialfa, en filigrane de vingt années de couple idéal, harmonisant de concert sur
« Tomorrow Never Knows ». Ce n’est définitivement pas ici le Springsteen près de l’os, dépouillé et vibrant d’un
Nebraska. L’ère est nouvelle, et pour l’accompagner, il fallait cette dose d’énergie, cette poussée d’adrénaline, ce sentiment d’être ensemble et d’avancer.
Working on a Dream est fait pour cela, qui sert de support à une tournée homérique qui suit de quelques jours la sortie du disque, et qui va mener la chevauchée à travers les continents. Un disque fait pour « être ensemble ». De la mi-temps du Superbowl au Festival des Vieilles Charrues. Ensemble pour travailler à faire du rêve une réalité.
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