« J'ai pourtant bien discerné qu'il s'agissait d'un avion
Au 47e étage du WTC, la magie, cétait avant tout le silence.
Soudain, jentends le vrombissement strident des moteurs de l'appareil qui sapproche à toute allure de nous. Je ne comprends pas immédiatement, je relève la tête de mon ordinateur et limpact dune violence inouïe suit immédiatement. Trois secondes plus tard des tonnes de débris, des poutrelles dacier, du verre, du kérosène, du feu, des corps peut-être, dégringolent devant nos yeux médusés.
Nous sommes choqués, linquiétude se lit sur les visages. Suzanne, d'ascendance irlandaise, a le teint d'un naturel très pâle, transparent, mais là, elle est livide. Jonathan, plus sanguin, exhorte sa collègue au calme pour masquer son propre trouble. Le bâtiment oscille violemment, Jonathan pense quil sagit dun tremblement de terre. Vingt secondes après limpact, le bâtiment tangue encore si fort que je dois tenir Suzanne par les épaules pour éviter quelle ne tombe. « Ne vous inquiétez pas, cest sûrement un avion qui sest écrasé contre le bâtiment. » Je ne mesure pas l'absurdité de ma remarque. Au fond de moi, je me dis que cest un crétin qui a fait une erreur de pilotage, qui a explosé son avion de tourisme sur le bâtiment. Comme le bombardier qui sétait écrasé en 1945 sur lEmpire State Building : quatorze morts, pas de quoi paniquer. Ce qui est bête, cest quon va perdre plusieurs jours de travail.
Jonathan et Suzanne ouvrent la porte dentrée pour essayer de comprendre, déjà le couloir est enfumé, infesté dune persistante odeur de kérosène. Ils aperçoivent notre voisine, une rescapée de lattentat de 1993 qui senfuit en courant. Ils ne mentendent même pas leur dire dévacuer. Ils ramassent deux ou trois affaires, Suzanne attrape son sac dune main, son thé et la banane de son petit déjeuner dans l'autre, et ils sont dans le couloir. Moi, je veux absolument faire des sauvegardes informatiques. Et puis jentends une voix me chuchoter que le capitaine du navire se doit de partir en dernier. Alors je raccroche d'abord les tableaux qui sont tombés. Puis je passe tout en revue, j'éteins toutes les machines, la photocopieuse, le répondeur, la machine à timbres, les éclairages. Jenclenche une sauvegarde et, pendant ce temps, jéteins les autres ordinateurs
»
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« La foule qui descend avec moi est multicolore, bigarrée, à l'image des entreprises installées dans ces tours, à l'image de New York qui attire comme laimant une immigration venue de toute la planète. Des gros qui transpirent dans la chaleur étouffante, des petits discrets, des Asiatiques, des Indiens, des Noirs, des Blancs, des Juifs, des Arabes, des accents, tous les accents
On parle, de tout et de rien. De lévacuation bien sûr, mais que dire ? Alors on parle des résultats sportifs ou bien de dossiers en cours.
Soudain un grand type en bras de chemise, juste derrière moi, reçoit un message texte sur son portable annonçant lattaque de la tour n° 2. Il avertit ceux qui lentourent mais personne ne panique, personne ne comprend vraiment. Je lui demande si cest un attentat, il me répond quil y en a marre de ces mecs, quil ny a quà les bombarder et les anéantir. Je comprends sans comprendre, je ne minquiète pas, tout cela reste très conceptuel. La preuve ? On reprend la descente, lentement mais sûrement, sans panique. Cest pas comme ça un attentat ! Un attentat, les gens courent, les bombes explosent ! Ça ne peut pas être un attentat.
Des collègues descendent ensemble et la journée continue, perturbée certes, mais personne n'imagine que le bâtiment puisse sécrouler. Pourtant l'odeur de kérosène est entêtante, les tubes de néon le long des murs accusent les traits, l'inquiétude, la lividité de certains. À intervalles réguliers, un hurlement relayé détage en étage retentit du haut en bas de la tour. Priority ! Priority ! Un brûlé, lair hagard, descend tant bien que mal, soutenu par un camarade ou par un inconnu, choqué, cloqué, les vêtements et les cheveux brûlés, lépiderme mangé par les flammes, des lambeaux de peau sombre se détachant sur la chair à vif. En silence, la longue file se colle contre le mur jaune et détourne pudiquement le regard. Pendant quelques minutes, un silence gêné salue la douleur ; les conversations ne reprennent que lentement. »
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« Foutez le camp !!! Évacuez !!! Évacuez !!!! Dégagez !!! éructe lagent du FBI. Il me hurle dans les oreilles lorsque je passe près de lui. Je sors en pressant involontairement le pas, presque contrarié. Dehors, sur Church street et à linfini, c'est une incroyable noria de camions de pompiers, de voitures de police, d'ambulances, enchevêtrés les uns dans les autres, toutes sirènes hurlantes et tous gyrophares allumés. À la new-yorkaise. Démesure et grande beauté. Le spectacle est invraisemblable et magnifique. New York souffrante, de toute évidence touchée de plein fouet et déjà en train de se soigner. Lair déchiré par les sirènes. Le ciel dazur éclaboussé par les gyrophares rouges, orange et blancs. L'urgence fait partie du quotidien dans cette ville, presque rassurante. Mais là, ce nest plus lurgence. Cest autre chose, cest massif, cest énorme, ce sont des hommes qui partent dans tous les sens, cest une concentration inouïe de policiers du NYPD, dans leur uniforme bleu nuit à côté de leurs voitures marquées du blason courtoisie-professionnalisme-respect, qui hurlent des ordres, ce sont des talkies-walkies qui grésillent, ce sont des milliers de notes, de lettres, de factures, de correspondances qui jonchent les rues, cest une mare de sang sur le trottoir. »
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« Un grondement denfer, un terrifiant roulement sans fin me fait tourner la tête sensiblement plus au sud et, pétrifié, je vois un gigantesque rouleau de poussière, plus haut que les immeubles, avancer vers moi, hésiter à langle de Fulton et Church, puis sengager dans Fulton. Dans quelques secondes, je vais être enseveli, cest sûr.
À plus de quatre-vingts kilomètres à lheure le Killer Cloud arrive.
Je calcule instantanément quil mest impossible de menfuir sans être rattrapé par le monstre. Courir ne servirait à rien. Il faut s'abriter. Vite ! Effaré, je regarde autour de moi et je vise. Là-bas, à langle de Fulton et Broadway, lagence de la Chase ! Je connais, il marrive dutiliser les distributeurs et je peux mabriter derrière les piliers qui soutiennent lauvent. Je cours ; je serre le poing sur le misérable morceau de Sopalin mouillé de lescalier. Un instant plus tôt, j'ai failli le jeter. Qui a dit que les hommes n'ont pas dintuition ? Je cours, je me retourne, la vague grise et bourgeonnante approche, elle me soulève presque vers le pilier. Je me jette derrière lui et je me courbe, ramenant le bras sur la tête tout en regardant par en dessous avancer le monstre gris de cendres, de papiers, de gravats, de débris, dacier, de verre. Je lattends, je défroisse mon Sopalin, je me lapplique sur la bouche. Jai limpression que tout va lentement maintenant, très lentement. Elle avance, je lattends, elle avance, je lattends : je suis prêt à encaisser.
Alors la vague frappe. Les débris sifflent autour de moi, une détonation, un souffle immense, un type hurle respirez à travers vos vestes ! Il fait gris. Il fait noir. Plus un bruit. Nuit totale et silence absolu. Le monde a disparu, je suis mort. Dans le silence funeste qui a en un instant remplacé le concert de sirènes, je suffoque. Et si j'étais en vie ? »