La pire des choses serait naturellement de s’intéresser à elle, parce qu’à l’âge de dix-neuf ans, circulant à bicyclette, elle a été renversée par une jeep, et s’appuie aujourd’hui sur une canne, des lunettes fumées dissimulant ses yeux blessés, un stimulateur soulageant sur scène ses névralgies musculaires. Mais ce serait également parfaitement injuste, comme certains comptables le souhaiteraient, de ne voir en elle que la nouvelle Norah Jones (un peu frondeur, on a simplement envie d’embêter le monde en évoquant plutôt Joni Mitchell).
Contentons-nous donc de nous embarquer en Melody, petite étudiante de Philadelphie, qui a manifestement utilisé la musique comme médium thérapeutique, et qui a bien raison. Car il aurait été dommage de se passer de
Worrisome Heart (sous emballage de masque de cire), cet album édité plusieurs mois auparavant de l’autre côté de l’Atlantique, puis échoué par chez nous, amputé d’une chanson (c’est du joli), avec son atmosphère de fin de soirée, enrobée de pas mal de guitare, d’un peu de piano et d’orgue (il y a de la trompette bouchée, aussi), et chanté par la fille d’à côté, sophistication tempérée par la douceur, et une voix lumineuse acquise en réfléchissant sur l’amour, la vie, et la douleur, allongée sur un lit d’hôpital. Il suffit de parler de jazz, pour que dobro et steel guitar pointent le bout de leurs cordes, en compagnie de la ruralité, de Nashville, ou d’un folk à la Karen Dalton ; de convoquer la dépression pour que la volonté de jouir de chaque instant s’invite au coin d’un refrain ; et d’émettre une allusion à peine voilée à Madeleine Peyroux (et pourquoi pas Lambchop ?) pour que l’authenticité de la jeune femme fasse voler le tout en éclat. Certes, on n’insistera jamais assez sur le fait qu’au-delà des qualités intrinsèques – entre sophistication et douceur - de l’interprète (mais les collèges américains doivent regorger de ces petites voix flûtées) la saveur de
Worrisome Heart reste que les onze chansons du programme ont été écrites et composées par la jeune femme.
D’une ballade ouvertement sentimentale (la chanson-titre) à une atmosphère jazzy (claquements de doigts jusqu’au bout de la nuit avec «
Goodnite »), de quelques racines folks («
Gone ») à l’influence avouée de Feist («
Sweet Memory »), on peut raisonnablement évaluer qu’un nouvel auteur de chansons est né.
Voilà : cela va être difficile pour Gardot de se frayer un chemin dans un marché aussi concurrentiel. Mais en ce qui nous concerne, égoïste, on a son disque pour attendre confortablement des jours moins cléments.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story
L'auteur-compositeur Melody Gardot a 22 ans mais elle sait déjà à quel point la subtilité et la litote peuvent avoir de la valeur. Son premier album 'Worrisome Heart' paraît à la fois familier et totalement surprenant. La présence lyrique et musicale de Melody Gardot n'est pas de son âge bien que son introduction à l'univers de la musique ne date que de quelques années: elle n'a que 16 ans quand elle commence à jouer dans des bars pour gagner un peu d'argent. Un chemin qui semble tout tracé entreprend un virage violent lorsque Gardot reçoit de multiples fractures - bassin, colonne, tête - quand son vélo est heurté par une voiture. Elle en garde encore des séquelles : elle marche à l'aide d'une canne et porte des lunettes teintées contre la lumière. Un jour, lors d'un contrôle médical, son médecin lui suggère d'essayer une thérapie musicale. Avant même de pouvoir marcher de nouveau, Melody commence à composer et enregistre ses chansons sur un magnétophone installé à son chevet. Les chansons qu'elle écrit pendant sa convalescence voient le jour sur un mini album de six titres intitulé 'Some Lessons : The Bedroom Sessions'. Après écoute, un critique fait cette remarque: "C'est un tour d'alchimie quand la douleur et l'incertitude font naître une musique aussi frappante et audacieuse." Une nouvelle version du titre éponyme de 'Some Lessons' fait une apparition sur 'Worrisome Heart' à côté de nouvelles chansons qui témoignent de son évolution rapide en tant que compositrice. Ce qui lui donne raison, c'est que personne ne sait avec certitude comment définir sa musique. On la compare avec Norah Jones ou Diana Krall, et récemment Herbie Hancock l'a invité à une émission télévisée pour chanter 'Edith And The Kingpin' de Joni Mitchell. Mais ses performances pourraient également évoquer Peggy Lee ou Tom Waits...