Après les traitements post-romantiques de Mitropoulos ou Böhm et la relecture moderniste de Boulez, il appartenait aux générations suivantes d'opérer la synthèse. C'est ce qu'ont particulièrement réussi Abbado et, dans l'enregistrement qui nous intéresse, Dohnanyi : la première générations de chefs à la formation desquels la musique des Viennois, de Stravinsky ou de Bartok n'avait pas moins contribué que celle de Beethoven ou Brahms. Grâce à eux, Berg a pu être "rapatrié" à Vienne sans être joué comme un compositeur du dix-neuvième siècle. Il y a une synergie parfaite entre la direction de Dohnanyi, d'une précision implacable et d'une violence lapidaire, les sonorités somptueuses de l'orchestre et la prise de son, à la fois transparente et flatteuse : tout contribue à une interprétation cruelle et fascinante de Wozzeck. Silja est la Marie qu'on peut imaginer : voilà bien un des rares rôles où son timbre décharné, strident mais traversé d'illuminations est à sa place, sans parler de son histrionisme. Waechter manque de liberté (tessiture, dynamique, couleurs) mais ces défauts peuvent se retourner à l'avantage du rôle. Les seconds rôles étant excellents (peut-être les meilleurs de la discographie, à commencer par le Capitaine de Zednik, le grand ténor de caractère de son époque, supérieur peut-être à Stolze lui-même), son Wozzeck n'en apparaît que plus encore comme un personnage insuffisant, dépassé par tout ce qui l'entoure. Une des meilleures intégrales, complétée par une Erwartung tout aussi bien servie par Dohnanyi et Silja.